UNE POÈTE JAPONAISE
Charlotte Melançon, Au fil du temps, Montréal, Éditions de la Pleine lune, 2026.
Cette poésie fait peu de bruit et s’accommode très bien de la discrétion à laquelle les chroniqueurs culturels la condamnent. Elle n’est jamais tout à fait de son temps, jamais à la mode, et peine par le fait même à s’inscrire dans l’histoire littéraire, dans la trame de la modernité qui, selon l’injonction baudelairienne, exige de « trouver du nouveau ». Libérée du lourd désir de provoquer, moins subversive que contemplative – bien que la posture contemplative puisse être considérée comme une forme de subversion : l’originalité se situe souvent là où on ne l’attend plus –, l’écriture intemporelle de Charlotte Melançon ambitionne essentiellement de saisir la beauté du monde :
Fabuleuse buse,
qui très haut dans le ciel
diffuse le silence
Plusieurs poèmes d’Au fil du temps empruntent au haïku leur brièveté, leur silence, leur sensibilité aux fleurs, aux oiseaux. La majorité d’entre eux contiennent un kigo (un mot de saison) et accordent une attention particulière à l’usure des choses, au passage du temps, conformément au concept esthétique du sabi qui a longtemps influencé – et continue d’influencer – la poésie japonaise. Il y a du sabi dans le titre du recueil, dans sa structure, construit en fonction du passage des saisons, mais aussi dans les allusions à la poussière qui s’accumule sur les objets, les joies, les peines :
Tout se donne au temps
qui passe et ramasse
la poussière et la fumée,
nos chimères et nos pensées.
On ne rencontre guère de coquetteries formalistes ou de trouvailles avant-gardistes dans ce recueil. Très peu d’effusions d’âme, de confessions croustillantes, de petits drames personnels. Bien qu’elle ne soit pas dénuée de lyrisme – le sabi implique une certaine forme de mélancolie teintée d’inquiétude –, cette poésie valorise le détachement de soi, l’effacement; l’unité du « je » qui observe la nature, assume sa subjectivité, repose moins sur l’expression d’une conscience tragique du monde ou sur des faits biographiques que sur la capacité à établir des analogies, des « correspondances » qui s’apparentent parfois à des synesthésies. S’il lui arrive souvent d’être étonné, émerveillé, le sujet poétique ne se laisse jamais emporter par les émotions :
Le jour a la couleur
d’une noisette
j’aime cette rousseur
qui alanguit, assombrit
sans vertige ni emphase
Ce très beau recueil s’attarde au bonheur de vivre sur terre, aux événements minuscules qui composent notre quotidien et lui donnent un sens. On pourrait reprocher à certains passages un déficit de verticalité, mais l’attachement au monde terrestre n’en demeure pas moins élevé, noble et poétique. Attentive aux sensations, à ce que la nature donne à voir, à entendre, à respirer – et c’est en ce sens aussi que son écriture s’apparente à celle du haïku –, l’autrice cultive l’humilité. Nous savons que Charlotte Melançon a traduit et lu attentivement la poésie d’Emily Dickinson. Le style tout en retenue et la méfiance envers l’éloquence qui caractérisent Au fil du temps font écho à cette œuvre marquante :
La musique des sphères,
je ne sais pas ce que c’est :
je connais celle de la brise
qui fredonne dans le frêne.
Une poésie japonaise, en effet, parce que la forme rappelle celle du haïku, parce que la plupart des poèmes contiennent un kigo, mais aussi parce qu’on retrouve dans ce livre des traces de yügen. Si l’on s’en tient à l’acception générale de cet autre concept hérité de Bashô, il y a présence de yügen lorsqu’un léger brouillard voile le sens explicite du poème, ajoute de l’incertitude, de la subtilité aux descriptions, aux évocations. Mes poèmes préférés accueillent cette brume et semblent avoir été écrits par le vent :
Laiteuse, muette brume,
qui en elle-même se recueille
et puis sans rien dire
s’efface, comme si
elle n’était pas venue.
Difficile de ne pas remarquer dans ce paysage à l’estompe l’influence de Jacques Brault, à la mémoire duquel Charlotte Melançon dédie d’ailleurs ses poèmes. Il faut avoir observé longtemps le ciel, les arbres, les animaux et les autres éléments qui composent notre environnement pour écrire de tels poèmes. Il faut avoir développé son art en marge du bruit ambiant, avoir appris à s’effacer pour accueillir toute cette beauté.
Antoine Boisclair vit à Montréal, où il enseigne la littérature. Il a publié au cours des dernières années un essai (Un poème au milieu du bruit, Noroît, 2022) et deux recueils de poèmes Solastalgie (2019) et Le bruisement des possibles (2011).