DEUIL BLANC
On entre dans ce nouveau recueil de Pierre Nepveu comme on s’introduit dans une maison hantée. Une maison où « le squelette [d’un père] parle » au poète. Où une « poupée fantôme » cherche un lieu, une famille, une forme d’apaisement. On le lit aussi avec l’œil d’un enquêteur, en essayant de comprendre ce qui a bien pu se passer pour qu’un « cri reste sans écho » à la suite d’un drame dont on voudrait saisir la teneur. Quel est le « secret qui mange à mesure [cette] histoire » ?
Par pudeur sans doute – « je ne brandirai pas ma douleur sur une banderole »; « je n’exhibe ni tripes ni organes » –, mais aussi parce que la bonne poésie, comme le proposait jadis René Char, préfère laisser derrière elle des « traces » plutôt que des « preuves », Pierre Nepveu demeure discret sur l’origine du drame qui se joue au fil des pages composant Un os dans la neige. Si une piste de lecture est suggérée dès le texte liminaire, où l’auteur affirme porter le « mystère » que constitue « le malheur des familles, des pères et [des] mères qui s’absentent, des enfants qui cognent à la porte sans qu’on leur réponde », un certain flou artistique est maintenu tout au long du livre en ce qui a trait à la nature exacte des faits. Je remarque à ce sujet l’emploi insistant des pronoms démonstratifs quand vient le temps de nommer les choses par leur nom : « cela m’a trouvé dans mon crépuscule », « ça commence par le désespoir », « cela s’est passé ainsi »… On comprend néanmoins qu’un père absent nuit au bonheur d’une mère et d’une enfant, qu’un « tribunal » a scellé le sort de cette enfant et, surtout, que le poète cherche à exorciser le souvenir de cet événement, ou du moins à l’habiter convenablement. L’os trouvé dans la neige, auquel le titre du livre fait référence, et qui donne lieu à une suite aussi belle que troublante, agit dès lors comme un indice, comme une métonymie du père disparu.
Il en résulte un recueil sombre, très beau, où l’auteur traversé par un « chagrin » – le mot est souvent employé – adopte une posture lyrique assumée. Un os dans la neige contient notamment une réflexion sur la tristesse, sur son emprise et sur les difficultés que rencontre le poème qui ambitionne de la transcender :
Au fond du chagrin un intérieur austère
où la voix d’un père se console d’échos.
Aucun deuil somptueux pour me vêtir,
ni sanglot d’apparat pour faire vibrer ma voix.
Les psychologues parlent d’un « deuil blanc » lorsqu’une personne souffre silencieusement de la disparition d’un être cher qui, toujours vivant, s’ensile dans la maladie mentale. C’est un peu le processus à l’œuvre dans ces poèmes qui cherchent différentes formes d’« apaisement » – c’est le titre donné à une section – et dont la grande leçon repose peut-être sur un principe d’humilité :
J’imagine un chagrin qui sourit
comme on lève les yeux d’un livre terrible
racontant l’histoire d’une vie dévoyée
pour écouter le repos frémissant des arbres,
une pensée dévêtue de son faste
se croyant grandie d’avoir vu le désastre
À bien y penser, Un os dans la neige offre non seulement une leçon d’humilité (« Il n’y a plus de hauteurs dans cette vie / fini la griserie des ascensions »), mais aussi une leçon de poésie. Jamais depuis Lignes aériennes, le livre qu’il a consacré en 2002 à l’expropriation des agriculteurs de Mirabel lorsqu’on y a bâti un aéroport, Pierre Nepveu nous a proposé un recueil aussi bien construit. Un recueil qui nous tient en haleine, la gorge serrée et la boule au ventre. Un recueil composé de poèmes dont la valeur individuelle ne sacrifie rien à la cohérence de l’ensemble.
Pierre Nepveu, Un os dans la neige, Éditions du Noroît, 2025.
Antoine Boisclair vit à Montréal, où il enseigne la littérature. Il a publié au cours des dernières années un essai (Un poème au milieu du bruit, Noroît, 2022) et deux recueils de poèmes Solastalgie (2019) et Le bruisement des possibles (2011).