SEPT BRÈVES RÉFLEXIONS SUR CENT POÈMES

Seamus Heaney, 100 poèmes, Paris, Éditions de La Table Ronde, 2026, trad. Patrick Hersant.

Cent poèmes de Seamus Heaney. Cent poèmes choisis par sa famille et traduits en français par Patrick Hersant. Je les ai dégustés lentement, tout au long de l’été, comme on savoure de petites friandises réconfortantes. De petits bonbons qu’on laisse fondre sous le palais pour en savourer les couches de sens. Il y a bien dans cette œuvre une dose d’amertume, une conscience tragique de l’existence – je pense aux poèmes consacrés au deuil, à la guerre, à l’inéluctable passage du temps –, mais lire Heaney me procure presque toujours un plaisir immédiat. Un plaisir que je n’oppose pas à la profondeur, à l’abstraction, à l’originalité. Me reviennent à l’esprit les trois conditions que Wallace Stevens jugeait nécessaires à l’avènement du poème : « It must be abstract », « It must change », « It must give pleasure ».

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L’écriture de Seamus Heaney cherche l’équilibre « sur les plateaux de la balance / de l’atroce et du beau » (« L’homme de Grauballe »). Philippe Jaccottet a employé une métaphore semblable vers la même époque : « J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie ». À la fois beaux et atroces, chez l’auteur irlandais, sont les cadavres d’humains et d’animaux retrouvés dans la tourbe (« Tourbières », « L’homme de Tollund », « L’homme de Grauballe »). Belles et atroces les matières visqueuses (la mousse humide des vieux puits, le goudron, la chair d’huître, etc.) qu’on rencontre si souvent dans le premier recueil, The Death of a Naturalist (1966). « Mais je n’aimais rien tant que la bave tiède et grasse du frai de grenouille ».

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Au cours des années 1960, alors que la littérature avant-gardiste francophone déclarait la mort de l’auteur, condamnait l’expression lyrique, se détournait de l’expérience du monde au profit de l’expérience du texte, du langage, Seamus Heaney découvrait la poésie du travail manuel, de la maçonnerie, de la forge, de l’agriculture. La poésie des pommes de terre et de la pâte à tarte. Ses vers les plus connus subliment les gestes de creuser la terre, de pomper l’eau, de faire tourner des manivelles. Mais en lisant cette anthologie, je constate que l’expérience du monde sensible s’accommode très bien de cette conscience linguistique propre aux années 1960. Je pense au travail sur le signifiant, à cette attention aux noms propres, en particulier aux noms de villages irlandais. « Au jardin la moisissure / était fragile / l’averse recueillie / dans l’empreinte de ton talon / formait le O noir / de Broagh / sa douce percussion / parmi sureaux et tiges / de rhubarbe dans le vent ».

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Il faut parler de l’importance accordée aux gens « ordinaires », aux proches, aux hommes et femmes de métier. Ces cent poèmes le rappellent: Heaney a développé au fil des années une poésie des personnages, des types, des « vies minuscules ». Un poème narratif évoque un ami alcoolique qui en dépit d’un couvre-feu imposé par l’IRA ne peut s’empêcher de sortir le soir pour se rendre dans un bar. Il est aussi question, en écho aux conflits qui ont marqué l’Irlande, d’un policier suspicieux qui contrôle les effectifs de la ferme familiale. D’une femme amnésique qui regarde par la fenêtre. « On en apprenait autant de ces face-à-face / Qu’en allant se planter devant un lourd portail / De fer ».

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L’imparfait et le passé simple sont les temps de verbe les plus utilisés dans ces poèmes fondamentalement nostalgiques. L’enfance, les souvenirs – beaux et atroces – logent au cœur de cette écriture aux accents proustiens (version prolétaire irlandais). D’aucuns diront que ce regard tourné vers le passé révèle une pensée conservatrice. Mais Heaney n’idéalise pas le mode de vie agricole dont il parle. Et il faut lire à mon avis cette poésie en dehors des paramètres idéologiques, des valeurs qu’on associe à la droite ou à la gauche. Issu du peuple, au sens le plus noble du terme, ce catholique de l’Uster, de l’Irlande du Nord, porte sans doute en lui des valeurs socialistes liées à l’industrialisation de son pays. Mais la nostalgie n’est ni à droite ni à gauche : elle est derrière soi.

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Catherine Heaney, la fille de l’auteur, signe la préface du livre et nous apprend que les cent poèmes qui le composent ont été choisis par la famille, qu’ils ont été sélectionnés et agencés de manière à offrir une vue d’ensemble de l'œuvre. Elle admet par ailleurs que les poèmes faisant écho à des anecdotes familiales ou à des souvenirs personnels ont été privilégiés. D’où le sentiment réconfortant que procure cette poésie souvent intimiste. D’où l’impression – et il se peut que la plupart des lecteurs et lectrices de Seamus Heaney la partagent – d’avoir connu personnellement ce grand écrivain nobélisé.

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Je n’avais pas lu ses derniers poèmes, écrits tout juste avant son décès survenu en 2013. Ils sont particulièrement émouvants et confirment à quel point tout est ici affaire d’« expérience ». Expérience d’un danger, de la traversée d’un danger, comme le rappelle la racine latine du mot, experiri, qui évoque un péril; expérience de la vie, d’un vécu que j’associe aux activités manuelles, aux sensations, à la réalité empirique. Expérience, enfin, liée au temps et à la maturité, à ce regard rétrospectif sur les choses qui n’empêche pas d’éprouver l’ivresse de l’instant :

Si j’avance en âge et que j’oublie les noms,
Si mon pas incertain dans l’escalier
S’apparente un peu plus chaque jour au vertige

Du mousse qui découvre à tâtons le gréement,
Si le mémorable s’abîme tout au fond
De l’irrécupérable,

Ce n’est pas que je ne sache plus imaginer
Cette brusque rupture et ce basculement
Quand un vent fraîchît et que l’ancre se lève.

Antoine Boisclair vit à Montréal, où il enseigne la littérature. Il a publié au cours des dernières années un essai intitulé Un poème au milieu du bruit (Noroît, 2022) et deux recueils de poèmes: Solastalgie (Noroît, 2019) et Le bruisement des possibles (Noroît, 2011)