SEPT BRÈVES RÉFLEXIONS SUR CENT POÈMES

Seamus Heaney, 100 poèmes, Paris, Éditions de La Table Ronde, 2026, trad. Patrick Hersant.

La tourbe « humide et sans fond » des campagnes irlandaises, le « crissement clair de la lame » que produisait la bêche de son père dans le « sol caillouteux », les « odeurs d’algues et de moisissure » qu’il respirait en remontant le seau du puits… Si la poésie de Seamus Heaney comporte une dimension intimiste, et si les souvenirs d’enfance contribuent à donner aux poèmes les plus connus un caractère familier, à incarner cet intimisme, c’est en sollicitant les sens que son écriture parvient le mieux à nous rapprocher du réel. Il existe une poésie de l’incertain, du flou, du vague – Paul Valéry dénonçait en son temps les auteurs qui misent sur la « fausse profondeur » que peuvent créer ces effets –, mais aussi une poésie de la réalité empirique, tangible, odorante. Redécouvrant Seamus Heaney à travers cette magnifique anthologie bilingue, je constate l’importance qu’occupent les réminiscences olfactives dans sa mythologie familiale :

Les senteurs de l’ordinaire
Étaient neuves cette nuit-là sur les routes de France :
L’air parfumé de pluie, de foin, de bois
Poussait son souffle tiède par le toit ouvert.

Les panneaux s’éclairaient sans relâche.
Montreuil, Abbeville, Beauvais
Annoncés, annoncés, atteints et dépassés,
Chacun réalisant la promesse de son nom.

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Les cent poèmes qui composent le livre ont été sélectionnés par les trois enfants du poète, décédé en 2013, et agencés de manière à offrir une vue d’ensemble de l'œuvre. Catherine Heaney, la benjamine, admet dans la préface que les poèmes reposant sur des anecdotes familiales ou des souvenirs personnels ont été privilégiés. D’où l’atmosphère intimiste qui se dégage de l’ensemble. On accède dans cette anthologie à l’espace affectif de l’auteur, à son coin de pays – le comté de Derry, en Irlande du Nord –, aux personnages et aux légendes qui ont marqué son enfance :

Les gens d’ici croyaient
Que l’âme d’un noyé s’incarnait dans un phoque.
Aux marées de printemps, certains changeaient de forme.
Ils aimaient la musique et guettaient ce chanteur

Qui se tenait parfois à la fin de l’été
Sur le seuil de la remise à tourbe chaulée,
Adossé à la porte, et dont le chant était
Une barque au large dans le soir.

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Seamus Heaney cherche l’équilibre « sur les plateaux de la balance / de l’atroce et du beau » (« L’homme de Grauballe »). Philippe Jaccottet a employé une métaphore semblable : « J’ai toujours eu dans l’esprit, sans bien m’en rendre compte, une sorte de balance. Sur un plateau il y avait la douleur, la mort, sur l’autre la beauté de la vie ». À la fois beaux et atroces, chez l’auteur irlandais, sont les cadavres d’humains et d’animaux retrouvés dans la tourbe (« Tourbières », « L’homme de Tollund », « L’homme de Grauballe »). Belles et atroces sont les matières visqueuses (la mousse humide, la vase, le goudron etc.) qu’on rencontre si souvent dans le premier recueil, The Death of a Naturalist (1966). « Mais je n’aimais rien tant que la bave tiède et grasse du frai de grenouille ».

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Au cours des années 1960, alors que la littérature avant-gardiste francophone déclarait la mort de l’auteur, condamnait l’expression lyrique, se détournait de l’expérience du monde au profit de l’expérience du texte, du langage, Seamus Heaney découvrait la poésie du travail manuel, de la maçonnerie, de la forge, de l’agriculture. La poésie des pommes de terre et de la pâte à tarte. Son écriture sublime les gestes de creuser la terre, de pomper l’eau, de faire tourner des manivelles. Mais en lisant cette anthologie, je constate que l’expérience du monde sensible s’accommode très bien de cette conscience linguistique propre aux années 1960. Je pense au travail sur le signifiant, à cette attention aux noms propres, en particulier aux noms de villages irlandais. « Au jardin la moisissure / était fragile, l’averse recueillie / dans l’empreinte de ton talon / formait le O noir /de Broagh ».

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Il faut parler de l’importance accordée aux gens « ordinaires », aux proches, aux hommes et femmes de métier. Ces cent poèmes le rappellent : Heaney s’intéresse aux « vies minuscules », aux destins anonymes qui n’en sont pas moins littéraires, dignes d’être racontés ou évoqués. Un poème narratif porte par exemple sur un ami alcoolique qui, en dépit d’un couvre-feu imposé par l’IRA, ne peut s’empêcher de sortir le soir pour se rendre dans un bar. Il est question ailleurs, en écho aux conflits qui ont marqué l’Irlande, d’un policier suspicieux qui contrôle les effectifs de la ferme familiale, ou encore d’une femme mystérieuse – souffre-t-elle de la maladie d’Alzheimer ? – qui regarde par la fenêtre sans pouvoir interagir avec ses proches. « On en apprenait autant de ces face-à-face / Qu’en allant se planter devant un lourd portail / De fer ».

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L’enfance, les souvenirs – beaux et atroces – logent au cœur de ces poèmes écrits à l’imparfait, de ces poèmes aux accents proustiens (version paysan irlandais) fondamentalement nostalgiques. D’aucuns percevront dans ce rapport au passé un esprit conservateur ou entendront dans ces vers qui célèbrent l’Irlande profonde des discours de droite. Mais l’œuvre est traversée par des valeurs socialistes, liées en partie à l’industrialisation du pays, et n’idéalise que très rarement le mode de vie agricole dont il parle. Il faut lire à mon avis sa poésie en dehors des paramètres idéologiques habituels. La nostalgie n’est ni à droite ni à gauche : elle est derrière soi.

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Je n’avais pas encore eu l’occasion de lire ses derniers poèmes, rédigés tout juste avant son décès. Ils sont émouvants et s’inscrivent dans la continuité d’une œuvre écrite sous le signe de l’expérience. Expérience de la vie, d’un vécu que j’associe aux métiers, aux activités manuelles, mais aussi aux sensations, à la réalité empirique. Expérience que procure le temps et qui jamais n’empêche d’éprouver les vertiges du moment présent :

Si j’avance en âge et que j’oublie les noms,
Si mon pas incertain dans l’escalier
S’apparente un peu plus chaque jour au vertige 

Du mousse qui découvre à tâtons le gréement,
Si le mémorable s’abîme tout au fond
De l’irrécupérable, 

Ce n’est pas que je ne sache plus imaginer
Cette brusque rupture et ce basculement
Quand un vent fraîchît et que l’ancre se lève.

Antoine Boisclair vit à Montréal, où il enseigne la littérature. Il a publié au cours des dernières années un essai intitulé Un poème au milieu du bruit (Noroît, 2022) et deux recueils de poèmes: Solastalgie (Noroît, 2019) et Le bruissement des possibles (Noroît, 2011).

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