Photo: Francis Catalano

CECI EST UN POÈME DÉDIÉ À MON GRAND-PÈRE

Il avait la même tête que moi. Pleine de choses. Et même de choses
trop nombreuses, qui s’entrechoquent, et qui parfois
n’arrivent pas à
trouver l’harmonie.

à trouver l’ordre. à trouver l’ordre l’harmonie. Il avait la même tête
que moi.

Et aussi ce sens éthique, un peu austère, [d’un]
Frioulan.

 

Mon grand-père est dans le Dictionnaire Biographique des Italiens.
À mon grand-père on a dédié une rue à Rome

Mon grand-père.

Mon grand-père connut sa femme à Berlin.

Probablement mon grand-père était incapable de
trahir. Incapable de ne pas tenir
parole, et avait honte
de changer.
D’idée.

Mon grand-père n’était pas à moitié
schizoïde. Il n’a pas eu besoin
d’être
rescapé par un psychanalyste.
Ses erreurs étaient fort simples,
Aller à la guerre, mourir pour la patrie

Mon grand-père
n’était pas fou
et n’était pas même
un fou manqué.

Un de mes amis (un ami brigadiste)
m’a conseillé d’écrire ce poème.

Mon ami se définit
un pantin de la révolution.

Mon grand-père aima ma grand-mère,
ce n’était pas un très bel
amour
c’était un peu ridicule
ma grand-mère jamais ne put
l’oublier
et elle a bâti sa vie
à l’image
de cet homme

Un amour austère.

C’était une cohérence un peu ridicule
[[mais]]

c’était une cohérence qui répondait à la cohérence
mon grand-père n’était pas fou

ma grand-mère n’était pas folle
seulement un peu
ridicule

Je suis attaché à mon ami brigadiste
parce que j’aurais pu être comme lui

Mon grand-père me fascine parce que d’entre mes ancêtres
il est le seul à qui je ressemble.

il n’était pas stupide, même s’il était austère.

on voyait qu’il était problématique

il se posait beaucoup de questions.

et au fond son sens du devoir
n’était pas une faute

Un amour austère
[parce que    ]

moi aussi je connus à Berlin
la femme de ma vie
ou celle qui aurait pu l’être
ou celle qui l’aurait été
dans une existence parallèle

 j’avais dix-neuf ans j’étais
⁄très⁄dérangé

je haïssais l’amour.


***

JE NE SAIS PLUS QUOI PENSER

Depuis longtemps je ne sais plus quoi penser.
Je ne suis capable que de regarder.
Avant je savais.
Maintenant les choses ont changé au point où je ne peux plus les interpréter
avec les idées d’autrefois.
Je peux seulement regarder.
Et penser : peut-être que le problème est ailleurs.
Mais je ne sais où.
Mais je suis convaincu que le problème est ailleurs.
En ce qui me concerne, les Mexicains pourraient très bien envahir les États-
Unis.
Je n’aime pas les États-Unis. Ils sont l’oppression et la guerre
Mais je sais aussi que la civilisation a toujours fleuri à l’ombre de la
violence.
Venise ne serait pas aussi belle si les Vénitiens n’avaient pas été des fils
de pute.
En outre, une amie à moi (uruguayenne) qui a fait l’erreur une fois d’aller
en Colombie via Miami,
m’a dit que là à l’aéroport ils sont dégueulasses, mais que les pires sont
les « latinos » qui sont devenus yanquis.
Et alors je pense que le problème est ailleurs.
Mais je ne sais où.
Ou mieux, je sais où, c’est clair, mais j’ai peur de le dire.


 

Carlo Bordini (1938-2020) est un poète et un romancier italien. Ses dernières publications: Strategia (Aragno, 2019) et, à titre posthume, Poesie color mogano (Tic, 2020) et Un vuoto d’aria (Mondadori, 2021).

Francis Catalano est traducteur et poète québécois. Il a publié récemment aux éditions Mains libres L’origine du futur (2021), Climax (2022) et, avec Antonella D’Agostino, Exfance de Valerio Magrelli (2023).

Antonella D’Agostino est née à Rome, où elle a été adjointe à la direction du  Centre académique canadien en Italie. Elle vit à Montréal depuis 1989 et a travaillé notamment pour la Grande bibliothèque du Québec. Ses traductions et révisions ont paru dans plusieurs livres, revues et sites Internet.