LE CHANT DANS LE TUMULTE
Karine Miermont, Les instants les merles, Photographies de Bernard Plossu, Éditions L’Atelier contemporain, 2026.
Il suffit parfois de très peu pour qu’un instant se détache du cours des choses. Un oiseau, une silhouette, une lumière, quelques mots : dans Les instants les merles, Karine Miermont compose une poésie de l’apparition, attentive à ce qui surgit dans le champ du regard avant de disparaître.
On retrouve ici des « poèmes semblables à des arrêts sur images », comme le précise le texte de la quatrième de couverture. Une scène aperçue dans la rue, un mouvement presque imperceptible : l’autrice recueille ces fragments du réel avec une économie de moyens qui confère à l’ensemble une remarquable légèreté. Il s’agit d’en préserver quelque chose avant qu’il ne s’efface.
À la nuit marche rapide
sur le caillebotis du Pont des Arts
lames de bois espacées de petit vide
qui disparaissent à l’œil par le défilement
Apparaissent l’eau et les reflets de lumière
les mouvements du liquide
le petit cinéma du fleuve qui scintille
La poétique du livre tient en trois gestes : voir, saisir, consigner. Miermont cherche ici à « attraper ces “moments d’être” (moments of being) » si chers à Virginia Woolf, dont elle transcrit une citation tirée de son Journal (1928). De Paris au Japon, l’autrice capte les bruits environnants, des vibrations du métro aux klaxons des voitures circulant dans les grandes artères, tout en accordant une attention particulière aux oiseaux qui se font entendre au milieu de cette frénésie urbaine. Peu à peu, les poèmes, plus descriptifs que métaphoriques, dessinent un bestiaire en miniature : cerfs, rapaces, grues, pies et pigeons peuplent les pages en autant d’instantanés. Il y a ici une simplicité toute cinématographique, une façon d’isoler un chant parmi le tumulte.
« L’instant advient, on le note comme on le prendrait en photo. Fugace, partiel, infime, vibrant, silencieux », confiait Miermont dans une entrevue antérieure à la parution du recueil. La brièveté et l’apparente simplicité des textes procèdent de cette volonté de ne pas surcharger ce qui a été vu.
Le dialogue avec les photographies de Bernard Plossu constitue l’une des grandes réussites de l’ouvrage. Images et textes participent d’une même pratique de l’attention, soustrayant au cours des choses ce qui, sans ce geste, aurait pu passer inaperçu. Plossu et Miermont se rejoignent dans le fragment, le passage, l’ordinaire soudain rendu visible. Ainsi, dans le poème « Mappemonde » :
à cette heure du point du jour
le règne de leurs voix
non entravées par les sons de la ville
l’heure de leur règne sans partage
dessiner une mappemerle
Les merles traversent ainsi l’ensemble comme un motif récurrent. Autour d’eux gravitent abeilles, libellules, grues, martinets, buses, chats, cerfs, arbres, mais également métros, rues, voitures, conversations. Le vivant surgit ainsi au cœur du monde humain.
À cette légèreté apparente s’ajoute toutefois une certaine gravité : le livre commence avec le silence ayant suivi les attentats du 13 novembre 2015 ; ailleurs, affleurent les incendies de Paradise. Malgré la violence de ces événements, Miermont ne hausse jamais le ton.
Cette retenue est aussi une manière d’être au monde : regarder assez longtemps pour que ce qui semblait minuscule retrouve son poids. Un merle sur un toit, une abeille dans le métro, une lumière qui s’éteint rappellent que le réel continue d’avoir lieu. Le très beau travail éditorial de L’Atelier contemporain, qui fait respirer ensemble textes et photographies, laisse à ces instants tout l’espace nécessaire pour apparaître.
Chantal Ringuet est autrice, poète, traductrice et chercheure en littérature. Son travail explore les liens entre mémoire, territoires, transmission et création. Elle a publié plusieurs ouvrages sur Leonard Cohen et traduit notamment Adrienne Rich et Marc Chagall. Son plus récent recueil, Sans toi, jusqu’à la cime des arbres (L’Ail des ours, 2025), poursuit une réflexion sensible sur les paysages intérieurs et les filiations.