Gros Islet (photo libre de droit). Crédits : Getty Images

J’HABITE UNE CARTE POSTALE

Je ne puis me rappeler le nom de cette cité côtière,

mais elle tremblait avec les foules de l’été, les drapeaux et la foire

aux terrasses pleines et très françaises, résolument spirituelles,

comme dans toute l’Europe peut-être on s’asseyait en plein air,

sous un ciel pommelé et un soleil accablant comme Monet cet été

avec son immense plage grise, ah oui ! c’était près de Dinard,

une ville avec des traits d’union, en Normandie je crois

ou en Bretagne, la marée s’était retirée et la plage de sable

strié était immense. J’habitais une carte postale.

La brise était froide, mais j’ai fait une belle aquarelle,

qui est là, sur le mur. Et bien qu’elle soit datée,

le temps court à sa surface mais rien n’en change

le mouvement, l’estran sans un nuage, les minuscules

silhouettes au loin, l’homme promenant son chien. Chaque

trait, chaque nuance a déjoué le temps. Et pourtant, il s’éloigne.

Tous ces morts à présent, un véritable massacre

de la faux déchaînée frappant aveuglément amis, fleurs et herbe,

tandis que la cité des tombes en bord de mer se déploie

et que le seul art qui reste est la préparation de la grâce.

Donc, pour mon Hic Jacet, mon épitaphe : « Ci-gît

D.W. C’est un bel endroit pour mourir ». Et c’était vrai.

***

Les jours changent, le soleil disparaît, puis revient, et péniblement,

au prix d’un intense effort intellectuel, je me rappelle un coin

de la lumineuse Saddle Road montant la vallée

de Santa Cruz au calme feuillu, un passage avec un pont, auquel la

mémoire désespérée s’accroche même quand elle franchit tous les

autres endroits possibles ; pourquoi ce pont en particulier ?

Peut-être parce qu’il désincarne, il neutralise la distance

avec l’ombre des feuilles sur la route et le pont au soleil,

prouvant qu’il restera dans chacune des deux directions,

quittant la vie et approchant le calme de l’extinction

dans cette indifférence béate avec laquelle une petite rivière

coule le long du pont et les collines mouchetées de Paramín

et des certitudes (elles relevaient souvent de la bonté)

qui l’emportent sur nos besoins grossiers et l’amen continu

du fleuve fangeux et peu profond. Parce que la mémoire est moins

que l’endroit qu’elle choit, qu’elle tient sa forme de nulle part

sauf pour dire que même avec la merde et l’angoisse

de ce que nous nous faisons mutuellement, la béatitude

du courant contredit la suffisance du désespoir

avec ces simplicités chatoyantes, eau, feuilles et air,

qui exaltent la dissolution jusque par-delà le bonheur.

***

Quand le violon gémit sa question et que le banjo répond,

ma douleur augmente par vagues, mes ruptures d’avec

les odeurs et les racines, le tchac-tchac familier qui gratte,

la révérence et le salut des danses villageoises galantes,

la fumée que je voudrais retenir dans mes bras et qui s’échappe toujours

comme la figure de mon père et celle de ma mère à présent ;

pour l’amour sacré de l’invocation, pour la sanctification solitaire

des feuilles et des virages, laissez-moi aller sur la mer déchaînée

au pied des falaises brunes et découpées de Les Cayes, vague

déferlante, vent salé de l’Atlantique ; j’entends un langage s’éloigner,

qui n’est pas écrit par toi et les voix des enfants ne lisant

ton œuvre dans une langue que quand tu possédais les deux.

Je devrais demander aux nuages d’arrêter de bouger, d’offrir une pause

pour les ombres, parce que je peux la sentir mourir et sentir croître

tout ce qui l’assiège, les gestes courtois de la grâce.

Mes doigts sont comme des épines et mes yeux sont humides

comme des feuilles de campêche après un crachin, comme quand

le soleil et la pluie se disputent la même place

comme les deux langues que je connais – l’une si riche

dans ses subtilités impériales, écho de son privilège,

l’autre comme les mots orange d’un coteau aride –

mais mon amour pour les deux est aussi vaste que l’Atlantique.

***

Il n’y a rien que le soleil au bout de la rue

et une mer chaude encadrée entre les maisons en ruines,

puis une vague molle et indolente montant de la chaleur

comme la main d’un vieillard chassant des moucherons de ses yeux

et une file de canetons couleur canari. C’est Gros Islet,

par un dimanche étiré dans son lit, avec la tristesse

d’un camion de glaces ronronnant son refrain mécanique

encore et encore, et tous tes péchés tournoient dans ce bruit,

ton enfance, et maintenant tes petits-enfants en boucle,

comme une bergère tournant lentement sur une boîte à musique,

aussi argentée et scintillante qu’une bruine au soleil.

Il y a l’éclat aveuglant du vide à trois heures de l’après-midi

où un vendeur assoupi regarde brûler l’asphalte.

On pourrait même faire le signe de la croix sans attendre de pardon

pour les choses que l’on continue de faire et celles qui ont été faites,

de la même façon que la rue morte n’attend pas de bruine

en entendant la noire colombe roucouler et le merle siffler

dans le bosquet d’aubépines quand un vent frais remue soudain

la plantation de bambous et qu’il bat, en un frais changement d’air,

quand chaque nom qui vous remplissait la tête était « le sien »

et que désormais l’extase du désespoir est bel et bien passée ;

un merle boit, secoue ses ailes à deux

reprises et disparaît dans le jardin en friche.

***

Louange à la pluie, qui efface les pique-niques, louange au nuage gris

qui fait de chaque promontoire un fantôme et à l’eau tremblotante secouée

de gargouillis, louange à la pluie et à son lent linceul,

elle est la muse d’Amnésie qui est une autre île,

fantomatique et à la dérive, où existent ceux que nous aimons encore

mais dans un autre sens, que ce rivage ne peut comprendre,

pour nous rappeler que toute la matière se réduit en brume

et possède ses vagues frontières, le pays de la mémoire,

et que, comme chez Rimbaud, l’idée d’éternité

est un horizon rasé quand le ciel et la mer se confondent

et que la matière disparaît comme les morts dans les essences,

tel est le message bruyant de la pluie martiale qui avance

avec ses lances et ses masses et – alertant parfois nos sens –

les timbales du tonnerre en marche. Devant elle le blé

s’incline et s’assombrit, la marée se retire puis remonte, l’air

devient palpable et nos nerfs s’assemblent pour un siège

dans les yeux clos et les portes bloquées de notre corps, sa chevelure

horizontale au vent emportée comme une lame de fond,

les casuarinas gémissent et ondoient au vent, deux gouttes

font sursauter la chair et le ciel se retire derrière des tentures

comme un roi ou un président sur la terrasse du palais

qui entend le grondement d’une place et pense que ce n’est que

la pluie, que ça passera, que demain il fera beau,

louange à la pluie dont la voix rauque dissout les formes,

les cimes du pouvoir, les princes et les versants des montagnes.

Derek Walcott est poète, dramaturge et essayiste anglophone originaire de Sainte-Lucie, dans les Antilles. Il est né en 1930 et décédé en 2017. Son œuvre poétique, composée notamment des recueils In a Green Night (1962), Another Life (1973) et Omeros (1990), lui a valu le prix Nobel de littérature en 1992. Arkansas Testament (1987) a été traduit par Thierry Gillybœuf (La Lumière du Monde, Circé, 2005).

Écrivain et traducteur, Thierry Gillybœuf est né à Lille en 1967 et vit dans la région parisienne. Il a traduit plusieurs recueils de poèmes écrits par des auteurs états-uniens, dont Henry David Thoreau, Herman Melville, Marianne Moore, Wallace Stevens et E. E. Cummings. Il est aussi l’auteur de préfaces et d’ouvrages critiques, consacrés notamment à Georges Perros et à Remy de Gourmont.