RÉPONDRE À LA NAKBA

 

Fady Joudah, […], trad. Yara El-Ghadban, Montréal, Mémoire d’encrier, 2026.

 

Un signe d’ellipse, c’est-à-dire d’absence, de silence : tel est le titre du recueil de Fady Joudah, un poète palestinien qu’on peut maintenant lire en français grâce au travail de Yara El-Ghadban. L’auteur vit au Texas, où il exerce la médecine; il a traduit en anglais l’œuvre de Mahmoud Darwich et jouit d’une reconnaissance importante, ayant été adoubé notamment par Louise Glück. Écrit dans l’urgence, entre octobre et décembre 2023, à la suite des attentats et des premières représailles israéliennes, les poèmes de Joudah font référence aux plus récents massacres, mais aussi, de manière générale, au conflit qui perdure depuis 1948 et que les Palestiniens nomment la Nakba, c’est-à-dire la « catastrophe ». « La nouvelle guerre approche depuis longtemps, constate le poète; la vieille guerre sévit depuis longtemps ».

Si les oppresseurs ont également vécu une « catastrophe » (la « shoah »), Joudah ne se lance pas dans un exercice comparatif qui consisterait à hiérarchiser la barbarie. « Mon peuple n’est pas sans tache », écrit-il. Dès lors, le propos porte surtout sur le cycle de la violence et sur les manières d’en sortir. Dans un poème où le « je » s’adresse à un « tu » mystérieux – un « tu » qui correspond tantôt à la figure de l’Autre, tantôt à celle de l’amante – l’écrivain s’intéresse à la dimension universelle, archétypale, de la guerre :

 

Je suis une guerre ancienne                dont ton monde
n’est plus entiché.
Les joueurs sont bien connus. Personne ne s’entend
sur leur composition :

justice, souffrance indicible, droit de se défendre,
droit d’éradiquer. Je refuse à la guerre
son désir : que la voie que je cherche en paix soit tracée
par la guerre.

 

Et la poésie dans tout ça ? Peut-on adhérer aux idées qu’une œuvre véhicule sans être convaincu par son style ou par les images qu’elle emploie ? Je me suis posé ces questions en lisant ce recueil rempli de bonnes intentions mais qui, trop souvent, peine à s’élever au-dessus du sens explicite des phrases, comme si l’auteur hésitait à faire confiance à l’intelligence des images, aux-non dites – aux « ellipses », justement…

Pénible à maintenir, traversée par des tensions, la posture de Joudah est celle de l’exilé qui vit aux États-Unis, autrement dit au cœur de l’empire en grande partie responsable du carnage. Comme il le mentionne dans un poème, l’écrivain se retrouve condamné à « Voir / ce qui n’est pas difficile à voir / dans un monde qui refuse de voir ». Le recueil nous fait entrer en Palestine à quelques reprises, à Gaza et à Naplouse notamment, mais les poèmes évoquent davantage la culpabilité que peuvent éprouver les membres de la diaspora palestinienne. D’aucuns reprocheront à ce livre d’offrir un portrait extérieur de la situation, mais ce serait oublier les effets collatéraux du conflit : les exilés qui assistent au massacre de leurs proches en regardant leur écran de téléphone ont eux aussi voix au chapitre.

Les poèmes « écrits dans l’urgence » qui me semblent les plus troublants, les plus émouvants, sont ceux qui s’attardent à des « faits divers » – à des faits divers tragiques, bien entendu – qui évoquent l’horreur quotidienne à laquelle sont confrontés les Palestiniens. Joudah raconte par exemple le sauvetage d’une fillette ensevelie sous les débris d’un immeuble :

 

Les sauveteurs lui disent
qu’elle est extraordinaire, qu’elle est puissante,
et pour un instant, avant que le poids

de la disparition de sa famille
ne la noie, elle sourit

Fady Joudah ne déconstruit pas la langue – ce à quoi le thème du génocide invite souvent –, il ne fait que très rarement allusion au caractère indicible de la guerre, contrairement à ce que semble annoncer le titre de son recueil, et sa poésie est dans l’ensemble assez réaliste. Elle invite à réfléchir sur notre silence complice, sur notre inaction ou notre passivité. Elle tente de tisser des liens plutôt que d’accentuer les antagonismes. Il faut en ce sens féliciter Mémoire d’encrier d’avoir publié ce livre qui, à défaut de contenir des poèmes longuement mûris, travaillés ou achevés – ce n’était vraisemblablement pas l’intention de l’auteur –, répond à une réelle urgence.

Antoine Boisclair vit à Montréal, où il enseigne la littérature. Il a publié au cours des dernières années un essai intitulé Un poème au milieu du bruit (Noroît, 2022) et deux recueils de poèmes: Solastalgie (Noroît, 2019) et Le bruisement des possibles (Noroît, 2011).