Philippe Mathy, Pencher le cœur, Mercin et Vaux, Éditions L’Ail des ours, coll. « Grand ours », no 32, 2026, 64 p.
Dans Pencher le cœur, Philippe Mathy poursuit une œuvre discrète, dense et profondément habitée par les paysages, les saisons et les mouvements parfois imperceptibles du vivant. Le recueil avance avec retenue, loin des éclats ou des effets de voix. Pourtant, quelque chose y travaille constamment la langue : une inquiétude sourde, une attention aux fragilités du monde, mais aussi un désir obstiné de demeurer du côté des clairières, des rivières, des chemins ouverts.
Depuis longtemps, l’écriture de Mathy entretient un dialogue intime avec les paysages ruraux et les sensations qu’ils éveillent. Ceux qui ont lu Le long des rives, ce très beau livre publié à L’Atelier des Noyers avec des dessins de Cécile A. Holdban, reconnaîtront ici cette même qualité de présence, cette façon de laisser les images respirer sans jamais les surcharger de symboles.
Les sens sont constamment sollicités dans Pencher le cœur. Une odeur, une pluie légère, un mouvement d’herbes ou un glissement de terrain suffisent à déplacer la pensée. Le poème ne cherche jamais à imposer une vérité. Il accueille plutôt les hésitations du vivant, ses inclinaisons secrètes, ses déséquilibres féconds.
Je préfère laisser tomber le rideau des lisières, m’enfoncer dans les forêts, parcourir les sentiers, découvrir des clairières, le silence des rivières.
Cette poésie choisit les chemins de traverse. Elle se détourne des « métaux froids qui se pensent précieux » pour revenir à des réalités plus élémentaires : les saisons, les rivières, les gestes simples, les présences fragiles. Le monde contemporain n’est pourtant jamais absent du livre. Il surgit par éclats, parfois avec une grande intensité :
Nos pensées elles aussi s’embarquent dans l’obscur en songeant aux visages brisés, déchirés dans les barbelés des frontières ou noyés en tentant d’affronter la mer. C’est loin, c’est ici et maintenant. Une eau glacée pénètre le cœur.
Chez Mathy, l’attention au paysage ne relève donc pas du retrait ou de l’idylle. Elle devient plutôt une manière d’habiter lucidement l’époque sans céder entièrement à sa brutalité. D’où cette impression récurrente d’un présent légèrement incliné, mouvant, toujours prêt à pencher vers l’ombre ou vers la lumière.
Par moments, l’écriture atteint même une forme de dépouillement méditatif : « Je retire mes lunettes. […] J’ouvre un livre. Je vois loin. » Cette simplicité n’a rien de naïf. Elle rappelle plutôt certaines traditions poétiques de la lenteur et de la contemplation — de Philippe Jaccottet à Jean-Claude Pirotte — où regarder le monde devient encore une manière de résister à son effacement.
Il faut enfin souligner le très bel accompagnement visuel des œuvres de Marie Alloy, dont les encres et paysages dialoguent avec délicatesse avec les poèmes de Mathy. Loin d’illustrer le texte, elles prolongent plutôt son atmosphère intérieure, ses seuils de lumière, ses horizons silencieux et ses inclinaisons sensibles.
Dans une époque dominée par la vitesse et le vacarme, Pencher le cœur rappelle discrètement la puissance des écritures qui, sans bruit, nous reconduisent vers une manière plus attentive d’habiter le monde.