Laure Gauthier, outrechanter, Bruxelles, La lettre volée, 2025, 96 p.

Avec outrechanter, Laure Gauthier poursuit un travail sur la voix, le chant et les formes contemporaines de la polyphonie. Le recueil s’ouvre à deux grandes scènes: l’écho d’Abélard et Héloïse, dont les voix aimantes continuent de se chercher dans le terme des lamentations ; et une antique légende chinoise, le serpent b., qui sonde les questions de la métamorphose, du désir et de la survivance.

Gauthier fait du poème un espace d’écoute, de résonance et de tension entre plusieurs régimes de parole. Le chant y circule comme une force de passage entre les siècles et les silences, entre les langues symboliques du mythe et de l’amour.

abélard : Les lèvres / Fendues / d’amour / Ton sourire de fève / Source de / soumission historique / Tu te fends / D’un sourire / Perle rouge / Sous le coup / De mon amour / Sur ton buste / nu / amovible / Laisse une trace / La tienne / À l’histoire / Le salé et le sacré (p. 19)

héloïse : À hauteur de lèvre / mes pourquoi / réponse à l’envers / aux mille livres de questions / griffonnés / en prière // Ton visage aperçu – / Toutes les promesses (p. 36)

On retrouve ici quelque chose de l’intensité qui traversait je neige (entre les mots de Villon, Éditions LansKine, 2018), ce beau recueil où la voix sondait déjà une mémoire textuelle ancienne pour retrouver une vibration contemporaine. outrechanter prolonge cette recherche en la portant vers une écriture plus chorale, parfois presque partitionnelle, qui participe d’un « élargissement du poème » au sens où l’a défini Jean-Christophe Bailly.

Gauthier creuse l’aspect charnel de la langue, elle travaille le lyrisme jusqu’à l’épurer. Parfois, les mots se déposent sur les pages en suivant un déploiement typographique qui accentue l’âpreté d’un dialogue entre les protagonistes : en page de droite, la voix d’Abélard, en page de gauche, celle d’Héloïse et, distribuée sur la page de droite et de gauche, la voix d’astralabe, le fils naturel. Ce dispositif construit une « dramaturgie des voix » qui obéit à l’exigence de tenir compte de toutes les dimensions des lettres et des mots sur la page.

La force du recueil repose sur cette ambition formelle, qui cherche moins l’émotion immédiate qu’une expérience d’écoute. Si cette exigence donne parfois au texte une dimension très architecturée, elle participe pleinement du projet d’ensemble : faire du poème un lieu où la voix se déplace, se diffracte et se réinvente.

Le poète migre / Il s’appelle / Chant sans Terre; / il est serpent et dragon / tout à la fois sol mouvant et mer / Sans racine de terre, / ulyssé de justesse? (p. 70)

Je repensais à la lecture de Rodez blues à la Maison de la poésie, que j’ai vue en ligne dans sa version performée : une lecture où la diction, les scansions et le souffle donnaient leur mesure à cette poésie du déplacement et de la faille. Chez Laure Gauthier, la page semble toujours garder la mémoire d’une scène vocale possible.

Comme l’écrit Martin Rueff dans son éclairante postface, « Outrechanter, c’est donc faire entendre la musique du texte dans le texte pour l’offrir à une lecture intérieure à voix haute. Telles sont les conditions de possibilité de l’outrechant ou du lyrisme poétique rénové » (p. 89).

C’est ici que le livre trouve sa justesse: dans cette manière de faire entendre ce qui persiste du chant au-delà du poème lui-même, comme si certaines voix continuaient de résonner longtemps après la lecture.