UN POING LEVÉ DANS LA NUIT

 

 Louise Ackermann, Poésies philosophiques et autres œuvres, Paris, GF Flammarion, 2025.

 

On pense à Vigny, dont les Destinées portent un sous-titre, Poëmes philosophiques, qu’elle reprendra à son compte; on pense à Hugo, en qui elle reconnaît un grand créateur d’images, mais Louise Ackermann n’avait rien à envier à ces géants du romantisme. Son œuvre est unique, à la fois reconnue et ignorée, admirée (ses poésies sont « les plus belles horreurs littéraires » depuis les Fleurs du mal, écrit son contemporain Barbey d’Aurevilly) et victime des pires préjugés misogynes (Léon Bloy, refusant de croire qu’une femme puisse être aussi talentueuse, la qualifie d’« androgyne »). Il faut lire aujourd’hui Ackermann pour comprendre à quel point l’histoire de la littérature a longtemps été écrite par des hommes. À quel point ses Poésies philosophiques invitent à repenser la très riche histoire de la poésie française du XIXe siècle.

L’événement est passé inaperçu au Québec, mais la réédition en livre de poche de cet immense recueil vaut la peine d’être soulignée. Pour le professeur de littérature que je suis, il s’agit d’une aubaine : je vais enfin pouvoir mettre au programme cette œuvre qui synthétise plusieurs enjeux philosophiques et épistémologiques du XIXe siècle. Éduquée dans un esprit voltairien, Louise-Victorine Choquet, mariée à Paul Ackermann, aborde des sujets aussi vastes et profonds que l’absence de Dieu – elle emprunte à Vigny l’image récurrente du « ciel vide » –, le progrès, l’espoir; ses méditations sur la science (« Le positivisme », « De la lumière ») et sa critique de la croyance religieuse (« Pascal », « L’Idéal ») nous parlent encore. Ackermann prend la parole au nom des femmes, mais elle s’adresse surtout à l’humanité :

La Vérité combat pour s’ouvrir un chemin;
Et je ne prendrais pas parti dans ce grand drame?
Quoi ! ce cœur qui bat là, pour être un cœur de femme,
En est-il moins un cœur humain ?

Nous sommes ici très loin de l’intimisme sentimental de Marceline Desbordes-Valmore; les poèmes les plus riches entrent en dialogue avec des penseurs marquants, lèvent un poing dans la nuit, lancent au ciel un « cri » – c’est le titre d’un poème – comparable à celui que Baudelaire lance à la fin des « Phares ». Comme chez l’auteur des Fleurs du mal, Dieu est remplacé par la Nature; c’est contre elle, contre la « Marâtre », la « Créatrice », que se retourne la révolte ontologique de l’être humain :

J’offre sous le soleil un lugubre spectacle,
Ne naissant, ne vivant que pour agoniser.
L’abîme s’ouvre ici, là se dresse l’obstacle :
Ou m’engloutir, ou me briser!

Mais, jusque sous le coup du désastre suprême,
Moi, l’homme, je t’accuse à la face des cieux. 
Créatrice, en plein front reçois donc l’anathème
De cet atome audacieux.

Ce poème est publié en 1871, au cours de « l’année terrible », et annonce à certains égards, avec cet « abîme [qui] s’ouvre », « La fin de Satan » de Victor Hugo. Mais il y a chez Ackermann quelque chose qui manque souvent à l’auteur des Contemplations : l’humilité. Moins « cabochard », pour reprendre la formule de Rimbaud, Ackermann évite de se laisser emporter par son éloquence. Conformément à l’esprit positiviste, dont elle épouse les principes, la poète laisse entendre que l’être humain n’aura jamais accès au mystère de l’existence; que la Science (la majuscule est importante) ne parviendra en aucun cas soulever le voile d’Isis. Une strophe publiée en 1893 dans un recueil posthume, strophe gravée sur sa pierre tombale située à Nice, résume ce rapport à la connaissance et tient lieu d’ultima verba :

J’ignore ! un mot, le seul par lequel je réponde
Aux questions sans fin de mon esprit déçu;
Ainsi quand je me plains en partant de ce monde,
C’est moins d’avoir souffert que de n’avoir rien su. 

Le livre de poche que publie GF Flammarion contient également les Premières poésies d’Ackermann, qui n’ont pas la force des Poèmes philosophiques, de même qu’une courte autobiographie (Ma vie) et des réflexions en prose (Pensées d’une solitaire) qui jettent un éclairage intéressant sur l’œuvre. Parce que la plupart de nos librairies n’accordent presque plus d’espace à la poésie – en particulier la « vieille » poésie qui précède le XXe siècle –, il faudra commander le livre pour se le procurer.

Antoine Boisclair vit à Montréal, où il enseigne la littérature. Il a publié au cours des dernières années un essai intitulé Un poème au milieu du bruit (Noroît, 2022) et deux recueils de poèmes: Solastalgie (Noroît, 2019) et Le bruisement des possibles (Noroît, 2011).