DANS LE PUITS DU TEMPS
Christophe Manon, Tout disparaîtra, Montpellier, éditions sun/sun, collection Fléchette, automne 2024.
Laura Vasquez, Graine Lumière Cuire, Hors France, disponibles chez l’éditeur : https://sunsun.fr/, collection Fléchette, 2024.
Au début du siècle dernier – rien que ces mots, déjà, les voient s’éloigner encore davantage –, des gestes, des savoir-faire, des habitats – maisons, lavoirs, halles, ruisseaux – étaient en train de disparaître par lambeaux, alors que la technique et l’industrie faisaient surgir de nouveaux objets à leur place. Qui êtes-vous, télégraphe? Où allez-vous, voie ferrée? Et le monde d’alors, qui les précédait, était voué à s’abîmer inexorablement, arrivé à son terme, tout comme sur les cartes anciennes les limites du monde connu étaient englouties dans les gueules des monstres marins. C’était joyeux, grisant, c’était la modernité.
Mais un contemporain, grand voyageur, riche banquier et philanthrope, a voulu retenir des traces de ce qu’il voyait sombrer, et cela alors que deux inventions, le cinématographe et l’autochrome en photographie, c’est-à-dire le rendu des couleurs naturelles, lui en donnaient la possibilité. Il s’appelait Albert Kahn. Fort de douze « opérateurs », comme il les appelait, il a parcouru le monde entre 1901 et 1931 pour saisir sur la pellicule ces instants de réel sur le point de disparaître, ainsi qu’il en avait eu l’intuition. L’ensemble recueilli formerait, disait-il encore, les Archives de la planète. C’est aujourd’hui un musée à Boulogne-Billancourt.
À Montpellier, Céline Pévrier, fondatrice des éditions sun/sun, fait se croiser depuis 2015 géographies et photographies, textes littéraires et objets graphiques. En 2022, elle y a créé la collection Fléchette, ayant mesuré la richesse de ce fonds d’archives grâce à l’écrivain et cinéaste Adrien Genoudet, qui lui avait consacré sa thèse en arts visuels et qui dirige dès lors la collection. Chaque automne, Fléchette s’enrichit ainsi de quatre magnifiques petits objets-livres, par quoi un texte littéraire contemporain pose le regard sur une image de la collection Albert-Kahn, reproduite et insérée dans le livre à la manière des albums anciens, trace fantôme d’un passé révolu. En voici deux, où la poésie fait tomber avec bonheur dans le puits du temps.
Dans Tout disparaîtra, les poèmes de Christophe Manon surgissent à la vue d’une jeune fille assise sur la margelle d’un puits à Vicence, en Italie. «Mars 1918», précise la fiche technique de la photographie. Mais fi du printemps. La lumière qui donne aux joues leur velouté et à la pierre, sa douceur, c’est dans des strophes d’amour et de chagrin qu’elle traversera le temps, fantomatique, venue «du monde sur l’autre rive où / campent obstinément les ombres» (p. 49). Le vertige des âmes et des corps dans l’étreinte amoureuse se heurte à la mort têtue, qui en emporterait jusqu’au souvenir s’il n’y avait les mots du poème pour y faire barrage. Le temps détruit. Des seins et des larmes il ne restera rien qui ne s’abolisse dans le poème. Nul sentiment de tragique ici. Juste la gravité que donnent la conscience du temps qui passe, les souvenirs, les vers qui ne rongent plus les chairs mais se font matériau du poème.
Comme au temps des dieux antiques et du grand Pan dans les bois, une vigueur toute païenne pulse des poèmes de Laura Vasquez dans Graine Lumière Cuire. L’archéologie, le temps long de l’histoire, voire de la préhistoire, fertilisent le désert, naguère jardin, mis sous nos yeux, et fait de même avec les terres à céréales d’aujourd’hui. Le rythme heurté des vers mêlé à leur prosaïsme donne à voir, de manière saisissante et parfois chirurgicale tant elle est précise, la civilisation qui prend forme dans «l’épi du blé / long de 6 à 8 centimètres / le blé / doté de petits épillets / dans le creux de l’axe / d’inflorescence», lesquels épillets, lit-on bientôt, «renferment quatre à cinq fleurs», oui, «quatre à cinq fleurs / vous êtes bonnes» (p. 17 et 19) – promesses, promesses. Ce regard, c’est Virgile, venu en voisin et qui s’invite régulièrement dans les poèmes. «Une personne plante une lance dans la terre» (p. 34), et c’est Athéna qui surgit, certes casquée en temps de guerre, mais enseignant à cultiver la terre de l’Attique en temps de paix.
La photographie choisie par Laura Vasquez pour faire se dérouler ses poèmes montre une étendue plane, désertique. «Syrie, région de Mzérib, terre rouge de la Noukra», précise la légende du cliché pris le 16 octobre 1921. L’image semble être l’exact revers de la vitalité agraire jaillissante des poèmes – forme et fond. C’est oublier les cycles du temps, l’histoire sans cesse recommencée, dont un certain pain fabriqué «à environ 14 000 ans / en jordanie» (p. 60), aux restes carbonisés découverts de nos jours, dit aussi la permanence. En somme, «personne au monde ne pourrait fermer le monde» (p. 72). Nous voilà confiants.
Marie-Andrée Lamontagne est écrivain et journaliste. Elle a publié des romans, de la poésie, des récits et des essais. Derniers titres parus: Anne Hébert, Vivre pour écrire (biographie, Boréal, 2019), En Laurentie (roman, Leméac, 2024).