MON ÂME N’EST PAS LÂCHE
Emily Brontë, Cahiers de poèmes, édition bilingue, trad. de l’anglais et présenté par Claire Malroux, Paris, éditions Corti, 2026 (première édition : 1995).
Bien sûr, on y lit la lande battue par la pluie, le vent d’hiver qui hurle, la lune, la mort, le tout émaillé de diverses majuscules. Mais on n’aura rien lu de ces poèmes si l’on s’en tient aux images, allégories ou métaphores que le romantisme a fait de certains vents, landes et pluies à l’origine bien réels. À vrai dire, il faudrait purger sa mémoire des épigones d’un mouvement littéraire ayant rendu la poésie lyrique exsangue à force d’avoir abusé des adjectifs et des grands sentiments. Il faudrait revenir à la source. La poésie d’Emily Brontë jaillit de cette source. On se tiendra donc au plus près.
Et que voit-on ?
Une très jeune femme aux sens aiguisés, capables de recueillir la musique la plus délicate que fait entendre l’esprit humain tendu vers l’absolu, vers le vivant présent dans les frémissements comme dans les tempêtes – feuillage, rivière, âme –, et qui saura traduire cette musique dans des vers ciselés, empreints de mysticisme et de philosophie. Des vers teintés d’amertume, aussi, dès lors que tant de choses retiennent au sol et que les êtres déçoivent. Des vers non pas parfaits : c’est là l’ambition des rimailleurs et leur fierté; plutôt des vers aux cadences vigoureuses, capables de percuter le réel. Des vers à la simplicité trompeuse parfois…
A little while, a little while
The noisy crow are barred away
And I can sing and I can smile –
A little while I’ve Holyday !
Pour un instant, pour un instant,
La foule bruyante est écartée;
Je peux chanter, je peux sourire –
Pour un instant j’ai congé !
…bientôt rattrapés par la solitude, le manque, la nécessité, autant de contraintes qui pèsent.
No coward soul is mine (« Non, mon âme n’est pas une lâche ». Emily Jane Brontë a 28 ans quand elle écrit ce poème, qu’elle glissera subrepticement dans le cahier constitué deux ans plus tôt, en février 1844, appelé E.J.B. (ainsi désigné par les initiales de ses prénoms et nom), où elle rassemble ce qu’elle estime devoir garder de dix ans d’écriture poétique dans un registre personnel. Ce poème, le trente-et-unième et dernier du cahier, fait « figure de testament spirituel », écrit la traductrice Claire Malroux dans sa présentation. S’il en est ainsi, ce n’est pas en raison du silence qui suivra, la poésie n’intéressant plus, à en juger par les archives parvenues jusqu’à nous, celle que la tuberculose emportera à trente ans, en 1848, après avoir écrit le roman Wuthering Heights, chef-d’œuvre de violence et de perversité dans la littérature anglaise. La dimension spirituelle de ce poème testamentaire repose surtout ici sur la puissance du vers liminaire qui résonne comme un coup de feu, révèle un acte de foi mûrement réfléchi en Dieu – celui des philosophes et des atomes, non celui des images pieuses – qui fait se mouvoir toute vie. Ce premier vers du dernier poème du Cahier E.J.B. annonce ainsi la résolution de la poète qui entend Le retrouver à travers son art et la discipline qu’il impose, non sans ambivalence et abandon à des joies et à des douleurs bien terrestres, semblables à celles qui jalonnent l’ensemble des poèmes écrits jusque-là :
And I watch lonely, drearily –
So come thou shade commune with me
Et je veille, morose, solitaire –
Alors viens, ombre, avec moi converser.
Le second cahier de cette édition rassemble les poèmes dits de Gondal. Tel est en effet le nom donné à l’île imaginée par Emily, 13 ans, et sa sœur Anne, 11 ans, pour faire contre-poids à l’Angria, autre contrée imaginée par leurs aînés, Charlotte et Branwell. L’histoire littéraire aime construire des mythes autour des figures qu’elle préserve de l’oubli. Chacun sait ainsi que l’austère presbytère de Haworth où habite le pasteur Patrick Brontë, bientôt veuf avec charge d’enfants, est peuplé de personnages et d’histoires créés à foison par la singulière et célèbre fratrie littéraire. Or il se trouve qu’à partir de 1831 Gandal inspire à Emily Brontë une sorte de saga en vers, dont l’héroïne est Augusta Geraldine Almeida, amoureuse de deux hommes, et que sa rivale, Angelica, fera assassiner. Compliqué. Daté. Et pourtant – exotisme? Étrangeté ? exaltation ? – la lecture émeut, par moments, pour peu qu’on s’abandonne aux rythmes et aux images. Plusieurs des poèmes de Gandal ont été perdus, mais ceux ayant subsisté grâce au cahier pointent vers l’univers et les tourments du célèbre roman qu’on voudra lire ici en germe.
Claire Malroux, qui a traduit avec bonheur Emily Dickinson et Elizabeth Bishop, évolue de plain-pied dans l’univers poétique d’Emily Brontë. Avec sagesse, la traductrice a renoncé à la rime, à la prosodie et aux cadences de l’original pour s’attarder au sens et à la mesure. Aux sons rocailleux de la langue anglaise, aux tournures archaïques, parfois propres au Yorkshire auxquelles a recours Emily Brontë, succèdent la douceur de la langue française, ses rythmes, ses assonances tout autant empreintes de gravité que l’original, lequel, pour une fois dans la présente note de lecture, sera maintenant cité en second lieu, afin de donner la préséance au travail de la traductrice :
Froid sous la terre, et sur toi l’amas de la neige profonde
Loin, loin emporté froid dans la lugubre tombe!
Ai-je oublié, ô mon Seul Amour de t’aimer,
De toi séparée par le flot du temps qui tout érode ?
Cold in the earth and the deep snow piled above thee!
Far, far removed cold in the dreary grave!
Have I forgot, my Only Love to love thee,
Severed at last by Time’s allwearing wave ?
En 2025, Claire Malroux a rejoint elle aussi le froid sous la terre et l’amas de neige profonde. Une grande traductrice s’en est allée… à 99 ans. Restent ses voix multiples.
L’édition Corti de 2026 reprend, avec bonheur, celle de 1995, épuisée. Épuisée? Il faut savoir qu’en 1847, un an après sa parution, seuls deux exemplaires avaient été vendus du recueil des poèmes des trois sœurs Brontë rassemblés par Charlotte, publiés sous pseudonymes et coiffés du titre Poems by Currer, Ellis and Acton Bell. L’histoire littéraire est parfois aussi justice.
Marie-Andrée Lamontagne est écrivain et journaliste. Elle a publié des romans, de la poésie, des récits et des essais. Derniers titres parus: Anne Hébert, Vivre pour écrire (biographie, Boréal, 2019), En Laurentie (roman, Leméac, 2024).