LE FOISONNEMENT PERDU
Eudore Évanturel, Crâne et cervelle, drame en vers (1875), réédité par Sébastien Hudon, avec une préface de Maxime Catellier, Montréal, Moult éditions, coll. «Inauditus», 2025.
Voici une curiosité. Elle vaut le détour. Quiconque souffle sur la poussière qui recouvre trop souvent le dix-neuvième siècle canadien-français tombera parfois sur ce genre de pépite. Une poussée de fièvre romantique achève alors de la ramener à la vie. Crâne et cervelle renvoie-t-il à une poésie datée? À des formes poétiques anciennes? Dépassées? L’histoire littéraire a pourtant rangé Eudore Évanturel dans la catégorie des précurseurs du modernisme, tout en lui accolant l’étiquette de poète maudit, vu la réception railleuse faite à son œuvre en son temps et l’oubli dans lequel a sombré son auteur, l’homme ayant cultivé la discrétion jusque sur sa pierre tombale, au cimetière Belmont, à Sainte-Foy, aux inscriptions demeurées longtemps effacées. Cependant le poète tirait fierté de ses innovations : «J’ai le premier, chez nous, rompu la facture pompeuse du grand vers, et rimé les vers autrement. Voilà en quoi j’ai innové.» Le propos est cité dans la préface qui accompagne la réédition dans une facture aussi documentée (reproductions de fac-similé en annexe) que délicieusement surannée (typographie de la page-titre, cartouche, illustration de la couverture) d’un drame en vers tiré d’une forfanterie de carabin – ainsi appelle-t-on les étudiants en médecine – ayant mal tourné.
En décembre de cette année-là, l’hôpital manque de cadavres pour les travaux pratiques des futurs médecins. Il faut en dérober quelques-uns au cimetière. Comme pour faire un pied-de-nez à la Mort qui vient de lui ravir sa fiancée, le jeune Rello se porte volontaire pour le brigandage, pourvu qu’on lui donne à boire avant de partir. Il boit. Il part. Il en reviendra fou.
Avec la mine gourmande d’un chasseur de trésors, Sébastien Hudon réédite ce drame en vers et l’accompagne d’une trouvaille dénichée dans les papiers personnels de Maurice Hébert, critique réputé en son temps, mieux connu aujourd’hui en sa qualité de père de la poète et romancière Anne Hébert, ayant accédé, elle, depuis au rang de classique. La trouvaille : un dessin, à vrai dire un croquis (ici inséré en facsimilé, tel qu’il fut découvert), représentant Eudore Évanturel, en vrai, avec son monocle et son bouc, et non pas l’éternelle et mensongère photo qui traîne sur Internet. Il était temps. La supercherie avait assez duré. On respire.
Nul sarcasme dans ces mots. Plutôt : il est réjouissant de voir un homme s’enflammer ainsi pour des curiosités du siècle avant-dernier et entraîner à sa suite, sur ce minuscule point d’érudition, une maison d’édition, un préfacier, des libraires, et jusqu’à toi, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, qui lis ces lignes, et qui liras bientôt Crâne et cervelle.
Baudelaire, oui, vomissait son époque, et eût-il été hypocrite lecteur à la nôtre, il verrait peut-être dans ce drame versifié une manifestation de plus des différents genres que pouvait emprunter la poésie, jadis, avant que le vers libre et l’épanchement lyrique n’avalent presque tout. Certes, la multiplicité des formes poétiques a fait le lit d’une foultitude de rimailleurs, et il n’est pas dit qu’Eudore Évanturel, tout comme Maurice Hébert et son Don Juan, long cycle inachevé, inachevable, heureusement jamais publié, mais dont il infligeait parfois la lecture à ses proches, n’en faisaient pas partie.
Il reste que ce foisonnement ancien des formes disait surtout que la poésie était chose sérieuse, un art, un métier aussi, un apprentissage, avant d’être un sacerdoce, un épanchement d’humeurs ou une pose. Bien sûr, le romantisme, ses fièvres, son torrent d’adjectifs, son goût pour le morbide, pour la saillie («[…] Il avança la main/ Au hasard. Le hasard ne lui refusa rien») sont passés dans Crâne et cervelle. Néanmoins ces 242 alexandrins rimés AABB posent le décor et montrent l’action. Un drame, au sens théâtral du mot, a lieu.
Hudon, Catellier, et avant eux Guy Champagne, qui a réalisé l’édition critique de l’œuvre poétique d’Eudore Évanturel (Presses de l’Université Laval, 1988) : les uns et les autres sont des chercheurs de trésors, au sens que Philippe Aubert de Gaspé fils – autre échevelé romantique – donnait au mot. Ces garçons-là s’amusent comme les carabins, jadis. On se laisse entraîner dans leur ronde, en se disant que le dix-neuvième siècle canadien-français qui s’entendait alors à l’échelle du continent nord-américain, en raison de rêveurs fiévreux se jetant sur la route des érables, de familles entières et résignées entassant leurs maigres possessions dans une charrette pour essaimer dans les petites villes de la Nouvelle-Angleterre aux mille manufactures, on se dit, donc, que le dix-neuvième siècle canadien-français n’en finit pas de ne pas dire son dernier mot. Et c’est tant mieux.
Marie-Andrée Lamontagne est écrivain et journaliste. Elle a publié des romans, de la poésie, des récits et des essais. Derniers titres parus: Anne Hébert, Vivre pour écrire (biographie, Boréal, 2019), En Laurentie (roman, Leméac, 2024).