Photo: Marie Leconte
Photo: Marie Leconte
LES VESPASIENNES
Posées pudiquement dans l'entrejambe des squares –
leur architecture ressemble aux décors dans les rêves :
le grand escalier aux larges marches... les rôdeurs inconnus...
le plancher tout de carreaux... les lueurs sur les miroirs
dansantes de jonquilles... et devant les niches blanches
toutes effigies inversées :
cette mise-en-scène même, cette blancheur qui
est vue telle qu'elle avait été vue en premier dans les rêves :
un rêve d'anxiété dans lequel des séraphins déchus,
mutilés par le métabolisme, tels les enfants des hommes,
obtiennent leur saignée, et transcendent leur corps,
et se pensent devenus anges à nouveau :
et ainsi, debout dans ce rêve, moi et les personnes qui s'y trouvent
savons dans le fond de notre âme chimique,
dans son ébullition propre, ce qui fut bâti et connu
même par l'empereur Vespasien,
à savoir : que nous ne sommes pas Dieu. Pas Dieu. Voire, non,
même pas des anges, mais quelque chose moins que des hommes,
créatures, maladies, dont les pornoglottes
identités se découvrent à notre vue
depuis le graffiti derrière la porte-guillotine, –
(l'ambitieux dessin et sa rime!)
créatures – l'homo, le pervers, le voyeur,
tous ceux qui saisissent l'amour et jouent la pantomime.
Voyez comme ils s'attardent ici, tandis que les normaux (Qui ?)
grimpent hors du souterrain dantesque
vers le square public, l'éclat, le bleu,
et revêtent à nouveau leur plumage et le masque
angélique, et sont d'une vaillance retrouvée pour affronter
toute noble entreprise
d'amour pur et de tendre espoir spirituel,
comme si les latrines n'étant plus, seul le paradis fût !
***
SQUARE DOMINION
Ici dans une soudaine clairière précipitée entre les briques
notre culture prend une pause afin de rassembler les indices
qui façonnent le pays en miniature
qui montre, dans un espace à peine plus grand qu'un pâté de maisons
le pays composé : ses arbres indigènes bien aimés;
lettrées sur la pelouse, quelques pétales de sa flore;
et dans ses chemins croisés la forme d'un drapeau.
Nos valeurs sourient dans ce square, nos [...], nos manières :
le gâteau de noces de trente étages en pierre à chaux
La Sun-Life enfournée pour consacrer sa semence;
les apôtres en toiture qui en verdoyant bénissent leurs ouailles
et les hommes sur les bancs qui ne se lèvent que pour mendier.
Nos dialectes : le bronze de Bobby Burns
estimé des hommes d'affaires une fois l'an,
la calèche au coin, roulant depuis la vieille France
et l'éloquence étrangère de la porte d'hôtel
convergent, comme dans une salle d'écoute radiophonique, ici.
Mais ne s'attardent pas; mais bruitent donc
en tramway à travers la ville angulaire, en passant par le
tunnel à travers la montagne vers les banlieues, en
train qui siffle de ce terminus
vers le plat, le haut, le sombre, les distances ensoleillées.
Marie Leconte est traductrice et chercheuse en littérature. Elle traduit depuis plusieurs années des textes de A. M. Klein et signe des critiques pour la Montreal Review of Books sous le pseudonyme de Sharon Morrisey.
Abraham Moses Klein (Ratne, Ukraine, 1909-Montréal, 1972), est un avocat, poète et écrivain québécois. Éminent poète canadien, il a marqué la littérature juive et anglo-montréalaise.