Char Marianne s’en va-t-au moulin, Montréal, 1925, photographe non identifié.
LA PARADE DE SAINT-JEAN BAPTISTE
Extrait du recueil Original Poems, 1937-1955
En banderole, et en rang, et à ses places fixées,
l'enfilade de vêtements colore l'air.
Roulent ici les bâtons des tambours ronds
ruminant au commencement, et ici sonnent
annonciatrices, ultramontaines, les fanfares du jubilé!
Elle se meut : festive et puissante la chevalerie
avance le chef, la loi en croupe et courbettant –
la fin et la force, tresse et muscle ondulants –
Ô centaures en gambade!
Tous se meuvent comme dans un jardin, se mouvant
entre
de gaies altitudes de fleurs, populeuses
de tous les quartiers et comtés bourgeonnants ici :
rubans et contenances, joies et couleurs –
nuances du méridien, le bleu,
le rose, le vert, le blond, toutes lumineuses
de ce riche spectacle devenu héliotrope,
gracieux et lévitant : le Québec, son peuple :
flottement de visages; badinage de pétales :
du profond des banlieues font surface sur
le Réal pour espionner l'Imagination.
Applaudissements! Ovations de hourras! Là passent
devant les visages fleurissants, imagées, les
fables animalières, les mythes du crayon de l'écolier,
le voyage et la découverte de la nourrice :
rédimé et peint est l'Indien;
les sirènes des lacs chantent à nouveau; et la sorcellerie
à nouveau change Cendrillon en princesse,
(par Massicotte, recherche; avec la courtoisie
de Simpson et d’Eaton T. et fils)
résiste ! résiste ! le cocher de la chasse-galerie.
Oh, tous, – parents, leurs enfants en épaulettes –
Ici tous sont dauphins d'une empirie disparue.
Le grand progéniteur ! Hébert ! Salut
comme dans un tableau revivifié
le fiat pionnier, le geste patrimonial
qui déracine la forêt en prairie !
Surgissent les visions de fermes parcellisées par les
rivières !
Conjurées, les paroisses en parallélogrammes,
le foyer verdoyant de la chapelle ! (Cette scène,
habitants de la ville poussiéreuse et enfumée
emmurés en canyons de granite et contraints,
ne voile-t-elle pas vos yeux des mémoires
sylvestres, champêtres ? Ne palpite-t-elle pas de peine
courante nostalgique loin de l'usine
vers les libertés des montagnes et la large campagne ?)
Maintenant, dans leur vision, des paroisses
avec les gonfalons émergent juvéniles
l’école et les séminaires, puissants de race :
nom après nom, catena de grande renommée,
orgueilleux de tradition. Martyr et saint
chrysostoment leurs standards. L'aspiration
les entoure, et le douaire futur du pouvoir –
régénère, augmente : la nation.
Les berceuses sont ses antiennes; ainsi survit
le Québec phyloprogéniteur; ainsi il grante la survie
à la culture germée qui est ailleurs enterrée.
Oui, ici avec les étudiants et leurs docteurs en casaque,
les anges d'Aquin dansent leurs danses,
et marchent les mascottes pieuses de Saint-François.
Québec, Québec, qui depuis les longs temps blanchis –
infidelium partes – a multiplié
ses païennes bêtes et ses sauvages peints –
(tandis que Rome s'est arrondi du dôme de St-Pierre
et l'Europe verticale de constellations
soutenues par les tours et les croix) – est toujours riche
de royaumes spirituels fondés par les Jésuites,
et de Sabbats des moines de Yamachiche.
Les croix de clergé, luxe armorial,
toujours vivifiées de leurs insignes
l'air évangélique, et les bénédictions
douce-digitales de prêtres et d'éminence
quadrillent toujours l'instant inhospitalier.
Et soudain! la camaraderie et les farces.
Ablutionné et pompeux, guindé, le maire rotond
(souvenez-vous dans Maisonneuve son discours animé –
Cyrano, né p'tit gars de Sainte-Marie ?)
maintenant avec la chaîne, et magistral,
se promène, flanqué des hauts gradés de la ville.
Ceux-ci ne sont pas allégoriques; le peuple
familier, toujours, comme si face à des candidats,
crie des allusions, des scandales; parodie
les clichés et la suave rhétorique.
Mais non concernés et ternes, les élus marqués
marchent les reconnaissances à travers la colonnade –
ineffablement corrects.
Patronal, d'une héraldique récente :
le piston sinistral, la coigne scutiforme,
le blason et le baron des banques, – la seigneurie
du capital, nouveaux maîtres du domaine.
Regardez, le voici, le magnifico de la pulpe,
et ici le nabab de la mine du Nord;
cet homme c’est les fourrures, et cet homme désigne
les hommes factotum. Aux serviteurs pour leur gage,
le peup', le docile, les incognitos
pauvres, ils leur offrent l'hommage de la journée,
mais ils savent que leurs saisons leur appartiennent,
étant loyaux, peu coûteux, liges.
Ô qui peut mesurer la puissance des symboles ?
Le geste hiératique meurtrier du chagrin ?
La glose sur la souffrance ? Le jouet bijouté
qui emporte au loin quotidiennement l'angoisse ?
Pendant les saisons grises et le cœur frustré,
donc, ces rituels, qui sont une thérapie,
un apaisement cérémonial. Ô
simple et seul sur le calendrier
le jour du Baptiste avec rite et ravissement teinte
la douleur qui pour son annuaire de jours
dansera, réfractera, les images de cette seule journée.
Partie est l'enfilade; le peuple
en groupes chromatiques à travers les boulevards
se dispersent; les spectateurs des bancs et des poteaux
descendent;
le trafic ganté gesticule; les klaxons sonnent;
tout mouvement est pastel; gala et gai
le tramway bruyant de pique-niques.
C'est un prélude aux pléiades
qui de pyrotechniques cette nuit seront illuminées
pères de famille idylliques et contents,
et dans le bocage dense l'ancienne expérience intime.
Marie Leconte est auteure, traductrice et chercheure en traduction. Elle a publié de nombreux articles et des comptes rendus d’ouvrages littéraires dans le Montreal Review of Books (sous le pseudonyme de Sharon Morrisey).
Abraham Moses Klein (Ratno, 1909 — Montréal, 1972), est un avocat, éminent poète et romancier qui a marqué la littérature canadienne. Il a publié notamment La chaise berçante (Éditions du Noroît, 2006) traduit par Marie Frankland et Le second Rouleau, traduit par Charlotte et Robert Melançon (Éditions du Boréal, 1990).
LA PARADE DE LA SAINT-JEAN-BAPTISTE
En banderole, et en rang, et à ses places fixées
l'enfilade de vêtements colore l'air.
Roulent ici les bâtons des tambours ronds
ruminant au commencement, et ici sonnent
annonciatrices, ultramontaines, les
fanfares du jubilé!
Elle se meut : festive et puissante la chevalerie
avance le chef, la loi en croupe et courbettant –
la fin et la force, tresse et muscle ondulants –
Ô centaures en gambade!
Tous se meuvent comme dans un jardin, se mouvant entre
de gaies altitudes de fleurs, populeuses
de tous les quartiers et comtés bourgeonnants ici :
rubans et contenances, joies et couleurs –
nuances du méridien, le bleu,
le rose, le vert, le blond, toutes lumineuses
de ce riche spectacle devenu héliotrope,
gracieux et lévitant : le Québec, son peuple :
flottement de visages; badinage de pétales :
du profond des banlieues font surface sur
le Réal pour espionner l'Imagination.
Applaudissements! Ovations de hourras! Là passent
devant les visages fleurissants, imagées, les
fables animalières, les mythes du crayon de l'écolier,
le voyage et la découverte de la nourrice :
rédimé et peint est l'Indien;
les sirènes des lacs chantent à nouveau; et la sorcellerie
à nouveau change Cendrillon en princesse,
(par Massicotte, recherche; et courtoisie
de Simpson et d’Eaton T. et fils)
résiste ! résiste ! le cocher de la chasse-galerie.
Oh, tous, – parents, leurs enfants en épaulettes –
Ici tous sont dauphins d'une empirie disparue.
Le grand progéniteur ! Hébert ! Salut
comme dans un tableau revivifié
le fiat pionnier, le geste patrimonial
qui déracine la forêt en prairie !
Surgissent, les visions de fermes parcellisées par les rivières !
Conjurées, les paroisses en parallélogrammes,
le foyer verdoyant de la chapelle ! (Cette scène,
habitants de la ville poussiéreuse et enfumée
emmurés en canyons de granite et contraints,
ne voile-t-elle pas vos yeux des mémoires
sylvestres, champêtres ? Ne palpite-t-elle pas de peine
courante nostalgique loin de l'usine
vers les libertés des montagnes et la large campagne ?)
Maintenant, dans leur vision, des paroisses
avec les gonfalons émergent juvéniles
l’école et les séminaires, puissants de race :
nom après nom, de grande fame caténaire,
orgueilleux de tradition. Martyr et saint
chrysostoment leurs standards. L'aspiration
les entoure, et le douaire futur du pouvoir –
régénère, augmente : la nation.
Les berceuses sont ses antiennes; ainsi survit
le Québec phyloprogéniteur; ainsi il grante la survie
à la culture germée qui est ailleurs enterrée.
Oui, ici avec les étudiants et leurs docteurs en casaque,
les anges d'Aquin dansent leurs danses,
et marchent les mascottes pieuses de Saint-François.
Québec, Québec, qui depuis les longs temps blanchis –
infidelium partes – a multiplié
ses bêtes païennes et ses sauvages peints –
(tandis que Rome s'est arrondi du dôme de St-Pierre
et l'Europe verticale de constellations
soutenues par les tours et les croix) – est toujours riche
de royaumes spirituels fondés par les Jésuites,
et de Sabbats des moines de Yamachiche.
Les croix de clergé, luxe armorial,
toujours vivifiées de leurs insignes
l'air évangélique, et les bénédictions
douce-digitales de prêtres et d'éminence
quadrillent toujours l'instant inhospitalier.
Et soudain! la camaraderie et les farces.
Ablutionné et pompeux, guindé, le maire rotonde
(souvenez-vous dans Maisonneuve son discours animé –
Cyrano, né p'tit gars de Sainte-Marie ?)
maintenant avec la chaîne, et magistral,
se promène, flanqué des hauts gradés de la ville.
Ceux-ci ne sont pas allégoriques; le peuple
familier, toujours, comme si face à des candidats,
crie des allusions, des scandales; parodie
les clichés et la suave rhétorique.
Mais non concernés et ternes, les élus marqués
marchent les reconnaissances à travers la colonnade –
ineffablement corrects.
Patronal, d'une héraldique récente :
le piston sinistral, la coigne scutiforme,
le blason et le baron des banques, – la seigneurie
du capital, nouveaux maîtres du domaine.
Regardez, le voici, le magnifico de la pulpe,
et ici le nabab de la mine du Nord;
cet homme c’est les fourrures, et cet homme désigne
les hommes factotum. Aux serviteurs pour leur gage,
le peup', le docile, les incognitos
pauvres, ils leur offrent l'hommage de la journée,
mais ils savent que leurs saisons leur appartiennent,
étant loyaux, peu coûteux, liges.
Ô qui peut mesurer la puissance des symboles ?
Le geste hiératique meurtrier du chagrin ?
La glose sur la souffrance ? Le jouet bijouté
qui emporte au loin quotidiennement l'angoisse ?
Pendant les saisons grises et le cœur frustré,
donc, ces rituels, qui sont une thérapie,
un apaisement cérémonial. Ô
simple et seul sur le calendrier
le jour du Baptiste avec rite et ravissement teinte
la douleur qui pour son annuaire de jours
dansera, réfractera, les images de cette seule journée.
Partie est l'enfilade; le peuple
en groupes chromatiques à travers les boulevards
se disperse; les spectateurs des bancs et des poteaux, descendent;
le trafic ganté gesticule; les klaxons sonnent;
tout mouvement est pastel; gala et gai
le tramway bruyant de pique-niques.
C'est un prélude aux pléiades
qui de pyrotechniques cette nuit seront illuminées
pères de famille idylliques et contents,
et dans le bocage dense l'ancienne expérience intime.
Marie Leconte est traductrice et chercheuse en littérature. Elle traduit depuis plusieurs années des textes de A. M. Klein et signe des critiques pour la Montreal Review of Books sous le pseudonyme de Sharon Morrisey.
Abraham Moses Klein (Ratne, Ukraine, 1909-Montréal, 1972), est un avocat, éminent poète et écrivain canadien. Quelques titres: La chaise berçante (poésie, Montréal, Éditions du Noroît, 2006), traduit par Marie Frankland et Le second rouleau (roman), Montréal, Éditions du Boréal, traduit par Charlotte et Robert Melançon, 1990.