Photo: Martine Béland
Photo: Martine Béland
UN LIVRE DE POÈMES
A Book of Poems, Al Que Quiere ! (extraits)
Suite des traductions publiées dans le premier numéro d’Arrêt sur image
II
UN PORTRAIT EN TEINTES DE GRIS
Ne sera-t-il jamais possible
de te séparer de ta grisaille?
Dois-tu toujours te renfrogner
dans tes paysages gris-brun — et les arbres
toujours à distance, toujours contre
un ciel gris?
Dois-je toujours aller
contre ton courant? N’y a-t-il de lieu
où nous puissions être ensemble en paix
et où le mouvement de notre séparation
puisse être entièrement avalé?
Je me vois
debout sur tes épaules touchant
un ciel gris, cassé —
mais toi, que j’alourdis,
agrippant pourtant mes chevilles, —
laborieusement
tu vas,
là où tout est plat et sans couleur.
ARBRES
Arbre noir, tordu
sur ta petite butte gris-noir,
ridiculement haussé d’un cran vers
les sommets infinis de la nuit :
même toi, les rares étoiles grises
t’élèvent dans une vague mélodie
de fils bruts.
Penché comme tu l’es d’avoir lutté
contre les amères horizontales d’un
vent du nord, — là sous toi
avec aisance les longues notes jaunes
des peupliers montent avec une gamme
descendante, chaque note bien en
place — singulièrement tissée.
Toutes les voix se mêlent volontairement
à la soupirante basse-contre
de la pénombre mais toi seul
te déforme passionnément d’un côté
dans ton ardeur.
CALME HIVERNAL
Corps à corps, bouche à bouche
avec l’herbe décolorée
une brume argentée couvre les arrière-cours
et les bécosses.
Les arbres nains
pirouettent malhabilement vers elle —
pivotant sur un orteil;
le grand arbre sourit et jette un œil
vers le haut!
Tendues d’excitation réprimée
les clôtures observent le sol là où il
a soulevé une épaule endolorie pour
l’extase.
CRÉPUSCULE HIVERNAL
Alors j’ai levé la tête
et regardé par-delà
la désolation bleue de février
vers la rive bleue de la colline
parsemée d’étoiles
en rubans et ribambelles —
mais par-dessus cela :
un nuage
opaque tel un caillou
là, sur la colline,
à gauche et à droite
aussi loin que je pouvais voir;
et par-dessus cela
une zébrure rouge, puis
le ciel bleu glacé!
C’était une chose effrayante
de parvenir au cœur d’un homme
à ce moment : ce caillou
par-delà les petites étoiles scintillantes
qu’ils avaient placées là.
CONQUÊTE
Dédié à F. W.
Des couleurs dures, fraîches :
gris paille, gris givre
le gris du sol gelé :
et toi, Ô soleil,
tout au-dessus de l’horizon!
C’est moi qui te tiens —
à moitié contre le ciel
à moitié contre un tronc noir
glacialement resplendissant!
Repose là, ville bleue, tu es enfin mienne —
cerclant le gris bleu riverain
et monte, indescriptible jaune enfumé
dans le blanc accablant!
EL HOMBRE
C’est un étrange courage
que tu me donnes là, ancienne étoile :
Brille seul à l’aube
à laquelle tu n’as rien à contribuer!
William Carlos Williams (1883-1963) est un poète, traducteur, critique littéraire et romancier américain. Son influence s’est fait ressentir après la Seconde Guerre mondiale avec ses livres Paterson, Asphodèle et Tableaux d’après Breughel. Il est devenu ensuite une référence majeure pour les écrivains de la Beat Generation.
Martine Béland vit en Nouvelle-Écosse où elle écrit, traduit et travaille. Elle a publié l’essai Mégaptère en 2023 (Leméac) et plusieurs études et traductions de philosophie, dont deux traductions d’œuvres de Nietzsche chez Flammarion et la traduction, en cours pour GF, des essais d’Emerson.