L’INTIME ET L’UNIVERSEL
Hélène Dorion, Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes, Poésie/Gallimard, 2025.
Difficile de ne pas y voir une forme de consécration. Cette anthologie personnelle prend place dans la célèbre collection « Poésie/Gallimard » qui compte à ce jour quelques six cents titres. En plus du canon français, elle côtoie désormais Pétrarque et Shakespeare, Lorca, Pasolini, Hawad ou W. H. Auden sans oublier du côté francophone aussi bien Tahar Ben Jelloun que William Cliff. Elle regroupe surtout la production d’une décennie, quatre recueils majeurs d’Hélène Dorion, Un visage appuyé contre le monde (1990), Sans bord, sans bout du monde (1995), Les murs de la grotte (1998) et Fenêtres du temps (2000). En un sens, l’ouvrage constitue une réplique à l’autre anthologie, Mondes fragiles, choses frêles, parue au Québec en 2006 dans la série « Rétrospectives » des éditions de l’Hexagone.
Un visage appuyé contre le monde et autres poèmes vise en premier lieu un lectorat européen, il se donne le statut d’une introduction à l’œuvre d’une écrivaine couronnée par le grand prix de la poésie de l’Académie française en 2024 après que Mes forêts a été mis au programme de l’examen de français du baccalauréat, institution nationale s’il en est. Du reste, par-delà la composante symbolique voire institutionnelle, et l’intérêt plus marqué depuis quelques années de la collection pour les auteurs contemporains, il est clair que l’anthologie s’inscrit aussi dans un moment culturel spécifique, en particulier le changement de regard porté plus largement en France sur la littérature québécoise, de Danny Laferrière à Kev Lambert. Elle en souligne à cette occasion le rayonnement international. En fait, déjà en 1990 Un visage appuyé contre le monde est paru simultanément en France et au Québec, comme le rappelle Évelyne Gagnon, professeure à l’Université du Québec à Trois-Rivières, dans sa présentation du volume.
En plus d’utiles éléments bio-bibliographiques, la préface propose une vision synthétique de l’œuvre. De ce « lyrisme en mode mineur » elle rappelle certaines filiations (Saint-Denys Garneau, Jacques Brault) comme l’enracinement philosophique : « Nous retournerons peut-être au fleuve / où Héraclite jeta aux ondes du temps / quelque énigme à dénouer » (Une et même, la route) La poésie est certes expérience singulière, ancrée dans le corps du sujet, tournée vers l’altérité en vertu d’une « interlocution toujours différée » : « J’ai perdu ce que je cherchais : vous » (Un visage appuyé contre le monde). L’écrivaine ne cesse d’opérer en même temps des « passages » vers « l’universel » au point qu’elle apparaît comme un « mode de connaissance » ou une « source de savoir », et on rappellera en ce sens le titre de la section « Je ne sais pas encore ». Si l’accent est mis chez Dorion sur la « vie sensible », des paysages aux contours infimes de l’existence, le « presque », le « fragile » comme les lueurs ou l’obscurité, elle ne cesse d’être hantée cependant par l’histoire, de la guerre et de la Shoah aux « préoccupations humanistes et écologiques » de ce début de XXIe siècle : « À Auschwitz, le silence / était l’enfer, le soleil n’était pas » (Fenêtres sur le temps).
Dans cette invitation à lire ou réentendre ce que Dorion appelle les « miettes d’infini » on regrettera seulement que si peu soit dit sur la « prose de poème », sa ponctuation, son souffle, sa formalité.
Arnaud Bernadet est professeur au département des littératures de langue française, de traduction et de création de l’université McGill. Ses travaux portent sur la théorie du langage et la théorie de la littérature, spécialement sur la poésie et le théâtre des XIXe et XXe siècles. Dernier titre: La guerre des mots (Liber, 2025).