Photo : Julie Tirard, Cordillera

LE SOMBRE VOYAGEUR

J’ouvrais les fenêtres et un métal de silence

dévalait les toits pour envahir mon âme.

D’en bas, et dans tous les recoins,

la vie m’agitait son pigeon furieux

pris entre les cantiques et les épées, les clochers.

Je découvris ainsi une île où rêver

et sentir revenir

mes ancêtres le pas grave

sur la chaux sanglante

des ponts où un petit garçon voulait tenir

la rose et le pigeon.

Mais comment atteindre l’étoile

qui courait sur les toits

et laissait une tache de sang dans les caves

une araignée de verre sur les draps

et un poignard de cendre sur l’oreiller ?

Tu apparus je crois dans les yeux de ma mère

dominant les vagues

et une empreinte d’écume recueillit tes pas

jusqu’à ce que leur écho dans le corail me répète ton nom.

Ah, être ainsi la présence et la fuite !

Évasion et structure.

Mais c’est le même mur qui abat l’ombre

et même si tu chantes debout contre l’oubli

et même si tu cries à l’astre qui impassible

tourne sur son orbite obscure

il y aura toujours une mort ornant les jours

et une larme impure mouillant le pain du héros.

Je te le dis, certaines nuits je cherchais un amour

pour pleurer la rose et sa métamorphose

en serpent des flammes. Les lèvres

grimpaient d’elles-mêmes vers un fleuve de délire

des motifs de corail s’embrasaient

sur les ampoules

où une main avide t’invoquait sur les murs

et une peur de mourir s’agitait dans le pouls.

Cela, lorsque j’ouvris les fenêtres à un métal de silence.

J’amenais les rites et une porte

dans des visions d’angoisse m’offrait le retour.

Oh, parentés, sachez qu’entre mes mains

bat l’obscur désormais !

Je voulus l’abolir, et la distance qu’il crée,

mais sans cesse revenaient les fantômes en fuite,

mon front se cerclait d’une couronne noire

et dévorait mes yeux un oiseau prophétique.

Tout à mes pieds semblait s’éteindre.

Je ne rentrerais pas de ce voyage vers les ténèbres.

Ni joncs ni clochers ne sonneront mon retour.

Oh, lentes montures du rêve !

Oh, geôliers de ma nuit, emportez-moi vers une île

plus aveugle que l’oubli !

et que tombe ma vie détruite au sommet

et que mon cœur cherche l’aurore en vain

et que le noir archer m’ampute les mains.

Aujourd’hui j’ouvre les fenêtres à un métal de silence.

« El viajero sombrío », Memorial y llaves, Carlos de Rokha, 1961, p.15. Traduit de l’espagnol (Chili) par Julie Tirard

Carlos de Rokha (1920-1962) est le fils de Winétt et Pablo de Rokha. Admirateur d’André Breton, Vincente Huidobro, et d’Arthur Rimbaud, à qui il dédiera plusieurs poèmes, ses textes sont empreints de surréalisme, peuplés de visions voire d’hallucinations. Sa poésie, unique, a profondément marqué les poètes de sa génération.

Julie Tirard est poète, dramaturge et traductrice. Elle est notamment l’autrice de Jusqu’à ce que le mur tienne (Les Bras Nus, 2025), et de comme un univers mort / lointain / et toujours lumineux (Aencrages & co, 2025). Elle vit et travaille entre la France, l’Allemagne et le Chili.