DÉBORDER ENCORE
Caroline Giraud, Nous liquides, encres de Nicolas Blondel, postface de Gaëlle Fonlupt, Pineuilh, Éditions de l’Entrevers, 2025.
Dans Nous liquides, la porosité entre poésie et arts visuels est pleinement réussie. Les poèmes de Caroline Giraud et les encres aux couleurs vives de Nicolas Blondel participent d’un même mouvement organique, fait de poussées, d’efflorescences et de transformations. Dès lors, le livre invite à une lecture où le regard circule entre les mots, les formes et les couleurs, suivant leurs résonances et leurs déplacements.
« Qu’elles s’inondent de joie / nos terres insolentes », écrit Giraud. Dans sa postface, Gaëlle Fonlupt saisit avec justesse l’énergie qui traverse l’ensemble : « Tout dans ce recueil bouillonne, gronde, s’ouvre et jaillit ». Cette vitalité anime aussi les œuvres de Blondel. Le dialogue fécond entre poésie et arts visuels s’inscrit d’ailleurs dans la pratique de l’artiste, qui travaille depuis plusieurs années au croisement des deux genres. Ici, certaines encres ont ici suscité des déplacements dans l’écriture de Giraud, renforçant l’impression d’une création en partage.
Dans la lumière du Nord
chaque voile suggère
la peau de ton aura d’eau
sourde à mes heures dociles
seule la résistance aimante ta chaloupe
de quel bois sommes-nous
la sève
le reflet
le rondin porteur de maisons douces
la branche ultime ?
Giraud propose une traversée sensorielle des éléments et de la nature qui engage la langue elle-même dans les métamorphoses qu’elle évoque. Fluide, mobile, parfois presque tactile, celle-ci circule entre l’eau, le végétal, le minéral, les corps et les couleurs. Les frontières deviennent incertaines, les matières se touchent et se pénètrent. Quelque chose pousse et prolifère dans ces poèmes, comme si l’écriture cherchait à retrouver, dans son rythme et ses images, les mouvements mêmes du vivant.
Tu cherches des noms d’oiseaux
pour amortir la chute
en sol absurde
le coude du ruisseau hurle
à force de cogner la pierre des angles morts
tu pourrais même lécher le sel des vaches
et te dissoudre
où flottent les regrets en cristaux liquides
Cette recherche prolonge celle qui traversait déjà Maillon nu, précédent recueil de Caroline Giraud, où se dessinait le désir de retisser les liens entre le sujet et le monde. Nous liquides pousse plus loin cette exploration en faisant de la porosité une expérience poétique et sensible. « De quel bois sommes-nous / la sève / le reflet », demande la poète. La question traverse le recueil : où finissons-nous, où commence ce qui nous entoure ?
Nous liquides
déborder encore
cît-git le seuil en deuil d’équinoxe
couteaux-gluants-aux-gorges-des-rieuses
elles se marrent du ressac
Dans un monde où la nature demeure trop souvent pensée comme un dehors, Giraud rétablit par la langue une continuité sensible avec elle. L’eau, la sève, les corps, les couleurs participent alors d’une même matière mouvante. On aimerait parfois rester plus longtemps dans ce mouvement où la poésie devient passage, puis transformation. Comme l’écrit encore Gaëlle Fonlupt, celle-ci est « résolument nomade, jamais rassasiée, sans cesse jetée sur un chemin sans autre boussole que sa langue, une rivière sans lit ».
Chantal Ringuet est autrice, poète, traductrice et chercheure en littérature. Son travail explore les liens entre mémoire, territoires, transmission et création. Elle a publié plusieurs ouvrages sur Leonard Cohen et traduit notamment Adrienne Rich et Marc Chagall. Son plus récent recueil, Sans toi, jusqu’à la cime des arbres (L’Ail des ours, 2025), poursuit une réflexion sensible sur les paysages intérieurs et les filiations.