AVANT CELAN: LES POÈMES DE PAUL ANTSCHEL DEPUIS CZERNOWITZ
Paul Celan, Poèmes de Czernowitz, 1938-1945 (édition bilingue), Paris, Éditions du Seuil, La Librairie du XXIe siècle, 2026. Traduction, préface et notes de Jean-Pierre Lefebvre.
Lire ces poèmes de jeunesse donne accès à un Celan encore en devenir. Pour qui connaît son œuvre et son parcours, l’expérience est d’autant plus troublante : ces poèmes de jeunesse dévoilent le poète en formation. Déjà, affleurent ses paysages intérieurs, ses images singulières et ses premières obsessions. Composés entre 1938 et 1945, plusieurs de ces textes naissent alors que Celan se trouve dans un camp de travail obligatoire. Ils sont adressés à Ruth Kraft, comédienne du théâtre yiddish de Czernowitz rencontrée en 1940, qui devient une amie chère et son premier amour.
Et même d’être seul est trop peu pour des larmes
quand mille feuilles peignent et repeignent vers toiles
mèches ruisselantes d’un discret mal du pays.
La solitude effleure le réel, les végétaux s’élancent vers l’autre. Derrière le désir qui pointe, une mélancolie sourde traverse déjà l'imaginaire ; l'élan érotique s'y mêle d'emblée à la plainte de l'exil. Czernowitz, alors roumaine, devient un territoire originel de la langue. Dans sa remarquable préface, Jean-Pierre Lefebvre évoque le nom de cette ville « dont la mémoire a persisté jusqu’à aujourd’hui grâce à l’œuvre poétique de Paul Celan ». Mais la beauté lyrique des premiers textes est bientôt travaillée par la nuit, la peur, la culpabilité et la mort :
Sous la pluie. Cœur qui cogne dans sa fosse
avec la voix effritée de la nuit :
ton pas de danse effrayé ne te dit-il pas
doucement que je suis coupable d’un périr ?
L’« effritement » gagne la langue elle-même. Par la syntaxe déplacée de cette « coupable d’un périr », une « contre-langue » se dessine : un allemand qui travaille contre ses propres évidences et fait de l’étrangeté le lieu même d’une expérience.
Croulée, prends de mes œillets.
Et frappe au cuivre de mes nuits.
Viens à de hautes tours et grimpe.
Aide les nuages.
Porte le lierre.
Portés par des impératifs verticaux (cuivre et nuit, œillets et lierre), ces vers annoncent déjà La Rose de personne. La traduction minutieuse de Lefebvre en préserve les ellipses et les aspérités sans en étouffer le lyrisme. Cette édition bilingue permet ainsi de suivre la genèse de l’œuvre : quatre-vingt-dix-sept poèmes réunis pour Ruth Kraft de l’automne 1944 à 1945, complétés par une dizaine de textes épars.
Le recueil se referme sur des bruits d’ailes, la solitude et des flocons noirs. Entre-temps, l’Histoire a fait irruption : les parents de Celan sont morts en déportation, le jeune homme a connu les camps de travail.
Le vertige du livre tient à ce décalage : le lecteur connaît la tragédie que le jeune poète ignore encore. Pourtant, la précision du travail éditorial restitue à ces textes leur présence propre, sans les réduire à de simples signes annonciateurs.
Au centre de tout s'impose Czernowitz, cité cosmopolite fracassée par la perte. Découvrir ces poèmes aujourd’hui, c’est faire l’expérience saisissante de lire Paul Antschel avant qu’il ne devienne Paul Celan. C’est, avec notre connaissance de l’après, entendre une voix avant qu’elle ne sache tout ce qu’elle aura à porter.
Chantal Ringuet est autrice, poète, traductrice et chercheure en littérature. Son travail explore les liens entre mémoire, territoires, transmission et création. Elle a publié plusieurs ouvrages sur Leonard Cohen et traduit notamment Adrienne Rich et Marc Chagall. Son plus récent recueil, Sans toi, jusqu’à la cime des arbres (L’Ail des ours, 2025), poursuit une réflexion sensible sur les paysages intérieurs et les filiations.