Photo: Sarah-Louise Pelletier-Morin

VAISSEAU DE MARS

Tu avais déposé ton corps dans notre lit conjugal.
Une scène quotidienne, une image banale,

si ce n’était la dernière fois
que je voyais ton corps.

Pour la dernière fois,
je te voyais allongé
et détendu,
offert.

Et je t’ai regardé comme pour la première fois.

Je n’avais plus mes yeux pour te regarder,
mais deux vrilles ouvertes
pour retenir chaque seconde de cette scène

qui refermait notre monde.

J’ai voulu imprimer, encore, et pour longtemps,
ton odeur,
la circonférence de tes gestes, ta grâce,
les étranges aspérités de ton visage,
les angles de tes flancs, tes articulations.

Ta chair, pourtant si familière,

me paraissait tout à fait nouvelle.

Nous arrivions à ce chevauchement
entre la présence et l’absence,
là où le désir devient le deuil.

J’ai pensé que c’était le corps le plus beau
que j’avais vu de toute ma vie,

tu me laissais déjà ton ombre.

À cet instant précis,

dans notre vaisseau
je n’ai plus pensé à rien d’autre qu’à t’adorer.
tout ce qui nous avait éloignés

n’avait plus aucune importance.

Il aura fallu arriver à ce dernier regard,
à cette imminence de l’absence,
pour que ton corps apparaisse

ce corps nu
qu’il me faudrait abandonner,
pleurer,

ce corps encore là,

entier,
et déjà disparu.

Sarah-Louise Pelletier-Morin est poète, journaliste culturelle et doctorante en études littéraires à l’UQAM. Son premier recueil, Le marché aux fleurs coupées (La Peuplade, 2023), a remporté le prix Émile-Nelligan. Son prochain livre, Atlas de la transparence, paraîtra à La Peuplade à l’automne 2026.