GRANDE LIBERTÉ LYRIQUE
Ang Fang, Pain et adieu, poèmes trad. du chinois par l’auteur et Jonas Fortier, Montréal, L’Oie de Cravan, 2025.
« [A]approche-toi un peu plus et les choses / Trembleront ». Ang Fang répond à cette invitation, me semble-t-il, et met en place dans ses poèmes un imaginaire insolite qui a de quoi fasciner. Autant son écriture fait appel au cadre de la vie habituelle, autant elle suit des chemins de perception qui suggèrent qu’à l’intérieur même de ce cadre, la substance intime des choses trempe dans un mouvement continu, propice à quantité de métamorphoses. Il en découle un jeu poétique tout à fait surprenant, je dirais même hardi, au grand bénéfice de l’œuvre.
Le recueil se déploie en suivant une chronologie qui va d’avril à décembre, sans toutefois que les saisons ne forment un tracé particulièrement défini. Il n’y a pas à proprement parler d’histoire qui s’enchaîne au fil des pages. Chaque poème reste en ce sens un objet arraché à la durée. Chacun prend en revanche l’allure d’un petit tableau narratif où vont tranquillement apparaître des lieux, des personnages, une situation. Ces données conservent néanmoins un aspect flottant, si bien qu’on ne quitte jamais la zone où le réel et la rêverie convergent vers une curieuse unité. Il s’ouvre ainsi un espace où le poète oscille entre le pain et l’adieu, entre le partage et le déchirement des jours vécus avec une femme dont il détaille les paroles, les gestes, les pouvoirs :
Tu laves quelque chose
J’imagine
Pommes de terre, tomates, chou frisé, j’imagine
Tu es l’ombre la plus longue de la rue
J’ai vu ton crépuscule
Tu sais que
Les bruits de sabots des chevaux sont les lanternes blanches d’un rêve
Tu sais qu’il y a plus doux que les cendres
Tu le sais
Tu n’apportes pas de lumière, tu me fais seulement marcher
Un peu plus loin dans l’obscurité
À travers les images que la présence de cette femme convoque, notamment les détails culinaires qui émaillent plusieurs passages, le poète pose ses ancrages terrestres, laisse les saveurs du quotidien lui rappeler la douceur d’exister. Mais c’est aussi un vaste monde onirique qu’il contemple en se laissant porter par la communion intime. Les épisodes ordinaires de la vie se mettent alors à scintiller comme des réalités énigmatiques :
Ôte tes chaussures, elles sont pleines d’étoiles filantes et de soupirs
Verse-les par terre
Très doucement
Les pieds de septembre sont deux pierres blanches
Occupées à être libres
Leur tête-à-tête, doucement approfondi, n’en est pas moins conduit au bord de la séparation. Bon nombre de poèmes présentent ainsi la marque d’une errance et traduisent le besoin de ne pas partir complètement à la dérive. Avec pudeur, le poète affronte une sorte de néant douloureux, qui tient dans ce « verre vide » « entre [lui] et le soleil », qui flotte encore avec « la nuit dans la tasse » à boire.
Que lui arrive-t-il à la fin? Devient-il le « jardin splendide » qu’il espère? La femme est-elle parvenue, de son côté, à « être la pluie dans la pluie »? Les derniers poèmes du recueil nous éloignent de ces questionnements qui, après tout, n’importent pas. Ce qui compte avant tout dans Pain et adieu – ou ce qui s’impose au regard du lecteur –, c’est la grande liberté lyrique qui s’y exprime. La fluidité et la vitesse métaphoriques sont les preuves qu’Ang Fang travaille dans l’écoute des souffles qui passent près de lui. Ses images sont en elles-mêmes des chemins qui nous guident dans de profonds écarts sans nous perdre. On glisse « comme une pomme dans les rapides ». L’expérience, il va sans dire, est pleine de surprises.
Thomas Mainguy est écrivain et professeur de littérature. Il a entre autres publié Sablier, miroir et compas (Pleine lune) et Crépuscules admirables (Boréal).