RÉVOLUTION DU CŒUR
Louis-Jean Thibault, Entre vifs, Montréal, Le Noroît, 2025.
Dans son précédent recueil, Le cœur prend lentement mesure du soleil (2017), Louis-Jean Thibault témoignait d’un apprentissage de la vie lumineuse où le monde intérieur se consolidait au contact du dehors. L’imaginaire de l’habitation y introduisait l’idée d’une histoire familiale à situer et à protéger. En écho à ce projet, semble-t-il, Thibault annonce désormais que « le soleil [qu’il suivait] vient d’éclater ». Les poèmes d’Entre vifs sont pour ainsi dire extirpés des décombres. Le livre commence dans la dévastation, le froid de l’échec amoureux. Le poète perçoit autour de lui les signes de ce démantèlement intime. « Bouche béante », « fondations qui prennent l’eau », « brouillard » et « bois qu’on coupe pour l’hiver » emplissent la saison mélancolique qu’il doit affronter. Mais avec quelles forces ? Par quels moyens ? Lui qui paraît agenouillé dans sa tristesse comme au fond d’un tombeau : « Ne me réchauffent que la terre et les os », note-t-il. Le poème s’offre comme un fragile outil pour ouvrir un chemin vers la surface.
Entre vifs laisse donc subtilement filtrer à travers le travail du deuil une méditation sur la poésie et, plus fondamentalement encore, sur le problème toujours neuf qu’installent en nous l’usage et l’usure des mots. Ce jeu autoréflexif, récurrent dans l’œuvre de Thibault, n’émane pas d’une recherche théorique, il ne propose rien d’abstrait. Il tente de saisir au contraire le souffle commun de la vie et du poème. Or puisque le poète se trouve plongé dans le « chaos » et « l’informe », les paroles à leur tour font sentir leur imperfection. « Je t’écris », confie le poète comme s’il s’adressait à son ancienne amoureuse, « Mais les mots ne sont que des miroitements ». Au cœur de la désolation, tout effort de langage aplatit cruellement les choses et n’arrive, peut-être, qu’à faire reculer leur vérité. Dans les circonstances, la parole accentue l’isolement qu’elle veut rompre. C’est alors que le paysage offre une prise sur laquelle tirer pour rétablir le lien avec le monde :
Va à la fenêtre.
Brise les murailles,
Comble les angles morts.
Tire leçon de ces évidences :
Le dénouement des drames,
Le regard clarifié du dehors.
L’observation de la nature, dans ses changements au fil des pages, permet de suivre les étapes de la guérison du poète. L’inhospitalité des « kilomètres de rocs et de lichens » et des « blocs de glace bleu-vert » fait progressivement place au « mouvement continu du fleuve » et au « dépouillement de ses battures » qui proclament en silence la vie désentravée. L’œuvre sous-jacente au recueil consiste à opérer une révolution du cœur, lequel admet au départ que « Les larves se multiplient sous l’écorce » de l’amour qui veut croître, mais en vient à reconnaître en retour que le germe des fleurs dort entre les ruines. Et de fait, « La fleur est en chemin » – le poème renoue avec la couleur, les espérances, avec tout ce que contient « la grande cargaison de l’été ».
Louis-Jean Thibault signe un nouveau recueil dans la continuité des précédents, c’est-à-dire un recueil issu d’un travail patient, mené dirait-on à la vitesse de sédimentation des sols, si bien que chaque image avancée jusqu’à nous a son poids. Et la beauté de cet art sous-terrain, son théâtre mystérieux, tient à ce qu’il retrouve partout, même dans l’orbite saturnien du « désamour », le « soleil compact » du poème.
Thomas Mainguy est écrivain et professeur de littérature. Il a notamment publié Sablier, miroir et compas (Pleine lune, 2025) et Crépuscules admirables (Boréal, 2022).