Photo: M. Fatih Beki. Source: Pexel.com

LA GRANDE VILLE

Extraits

  LE QUARTIER

Toutes les maisons se ressemblent
et les membres des foyers se ressemblent
ne regardez pas Guiko d’un mauvais œil
dans son quartier il est Monsieur Guiko

le quartier ne ressemble pas véritablement à un quartier
la maison ne ressemble pas à une maison
Guiko ne ressemble pas à un Monsieur
c’est un monde étrange

le quartier n’a qu’un petit vendeur ambulant
le quartier n’a que cinq-six rouets
les habitants de quartier, on dirait, n’ont pas où se loger
ils tiennent un petit boulot, tant bien que mal

mais ne regardez pas Guiko d’un œil mauvais
tout ce qu’il a c’est sa Monsieurité

UNE LETTRE

La ville – je baise les mains de tes avenues
j’ai grandi auprès d’elles

– et si je fais piteuse mine ce n’est pas
vraiment ma faute à moi 
la somptuosité de tes avenues courait somptueusement
je n’arrivais pas à la rattraper

la ville – que j’aime l’aspect de tes lanternes
mon premier baiser c’était sous une lanterne
c’était une fillette délicieuse avec des rêves dans les yeux
si nous sommes séparés depuis longtemps
où est la faute de la lanterne ?

la ville – un jour je viendrai sans doute poser ma joue sur un
de tes trottoirs
pour assouvir ma langueur – déplorer la solitude des jours
passés
donner aux passants en guise d’aumône l’occasion de me
plaindre
et me tenir ainsi ayant oublié comment l’on se tient

la ville – la nuit lorsque tes lumières s’allumeront à nouveau
et qu’un brouillard multicolore se répandra au-dessus des toits – lorsque tout s’assoupira
n’oublie pas ton fils émigré Zahrad
si l’on me demande dis que je les salue

CHAIR HUMAINE
‍ ‍À Sarguis Poghossian

Lorsqu’on construisit des bâtiments des deux côtés,
la rue naquit

les immeubles étaient grands – si majestueux que lorsqu’on
lui posa la question
elle dit je ne suis pas une rue, mais une avenue

et ainsi chaque jour les gens comme les automobiles
passèrent et s’en allèrent en la cajolant de leur éclat

la rue porta ce courant riche – ces ornements abondants
sur sa chair, comme des pierres précieuses

comme si tout était rapide et brillant
elle connut le luxe

tous sont venus et sont partis – leurs traces même
disparurent
mais elle n’oublia pas une chose

c’est qu’un jour un homme passa pieds nus hésitant
ce jour-là l’avenue connut la chair humaine

LE CHANT DU SIÈCLE

Qu’il est beau de naître avec tout le monde
d’apporter ensemble quelques chuchotements
de chanter avec tout le monde
de mourir avec tout le monde
d’être voué à l’oubli avec tout le monde

ouvrez vos fenêtres pour les chants du siècle
ouvrez vos portes devant ceux qui chantent l’éloge du siècle
ils sont vos proches
vous êtes eux

ceux qui demain parcourront ce chemin verront les
empreintes de nos pas sur le sol
nous allons leur sourire avec les empreintes de nos pas
et plus les passants seront nombreux
plus notre sourire disparaîtra sous l’empreinte de nouveaux
pas

que soient glorifiés ceux qui vont parcourir ce chemin
que notre mémoire soit sacrifiée pour eux
parce qu’il est beau de naître avec tout le monde
d’apporter ensemble quelques chuchotements
de chanter avec tout le monde
d’être voué à l’oubli avec tout le monde – comme tout le
monde

CÉRÉMONIE

C’est une cérémonie exceptionnelle
l’entrée est libre, pour la sortie, quand, comment, on l’ignore
lorsqu’involontairement tu te retrouves là
on te tend aussitôt un seau et une corde
tu fais la queue comme les autres
vous vous rangez en une ronde
foule énorme et variée
autour d’un bassin qui peut tout avaler
et seau par seau vous tirez des émotions de ce bassin

la corde de certains se trouve être longue et aboutit au fond
elle choisit des profondeurs la plus jolie des émotions
certains se retrouvent avec une corde si courte qu’au lieu de
substance
leur seau se remplit uniquement d’écume
luxueux est le seau de certains – grand comme la vie
le seau des autres est petit et troué, par conséquent
toujours vide
d’aucuns se retrouvent avec une corde si fine qu’elle se
déchire à mi-chemin
on remet à certains des seaux d’or et à d’autres des seaux
rouillés

et toujours, sans répit – chacun retire du bassin sa portion
d’émotion

alors que moi, sans défense, impuissant, courbé sous la
souffrance
je regarde, abasourdi, tenant d’une main le seau et de
l’autre la corde
je ne sais pas comment nouer la corde au seau pour que
je quitte cette cérémonie l’âme grosse d’émotion

c’est une cérémonie exceptionnelle
et moi je reste un spectateur

SANS COMPTER

Sans compter
c’est sans compter que tu dois tout aimer
tout – le vrai comme le faux
sinon un jour comment rendras-tu compte à la brise et à la mer

sans compter
c’est sans compter que tu dois tricher ou te laisser leurrer
chaque jour – le matin comme le soir
sinon un jour comment rendras-tu compte à la terre et à
l’eau

et il faut
que tu ignores le nombre exact des filles avec lesquelles tu as
flirté
ignorer également le nombre de battements de trop que le
cœur fait
lorsqu’il flaire l’odeur d’une nouvelle promesse d’amour
sinon comment rendras-tu compte à la pleine lune

et un jour
quand le compteur tracera un trait haut – un trait de clôture
il faudra toujours que tu ignores
le nombre d’années, de mois et de jours
sinon comment rendras-tu compte de tout ça

Zahrad, nom de plume de Zareh Yaldizciyan, né à Istanbul en 1924 et décédé dans la même ville en 2007, est une des figures importantes de la poésie moderniste arménienne de Turquie. La grande ville (1960), son premier recueil qui célèbre souvent la vie quotidienne à Istanbul, représente bien son univers poétique.

Nounée Abrahamian vit à Erevan. Elle a traduit en arménien Claude Lévi-StraussPhilippe BouinÉmile Cioran, Ahmadou KouroumaParmi ses traductions vers le français : Avis de recherche, une anthologie de la poésie arménienne, et des poèmes de Hovhannes GrigorianHenrik Edoyan et Mariné Petrossian.

Gilles Cyr vit à Montréal. Depuis Sol inapparent (1978), ses livres de poésie sont publiés aux éditions de l’Hexagone. Il a fait paraître un essai : Carnets 1968-2018 (2021). Il a traduit, en collaboration, des poèmes de langue anglaise, arménienne, coréenne, italienne et persane.